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lundi 6 janvier 2014

La Vérité n’a pas de sentier, et c’est cela sa beauté : elle est vivante.

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La Vérité n’a pas de sentier, et c’est cela sa beauté : elle est vivante.


Mais que peut faire un être humain ? Que pouvons-nous faire, vous et moi, pour créer une société complètement différente ? Nous nous posons là une question très sérieuse : est-il possible de faire quoi que ce soit ? Que peut-on faire ?… Quelqu’un pourrait-il nous le dire ? De soi-disant guides spirituels — qui sont censés comprendre ces choses mieux que nous — nous l’ont dit en essayant de nous déformer, de nous mouler selon certains modèles, et cela ne nous a pas menés loin ; des savants nous l’ont dit en termes érudits et cela ne nous a pas conduits plus loin. On nous a affirmé que tous les sentiers mènent à la vérité : l’un a son sentier en tant qu’Hindou, l’autre a le sien en tant que Chrétien, un autre encore est Musulman, et ils se rencontrent tous à la même porte — ce qui est, si vous y pensez, évidemment absurde.


La Vérité n’a pas de sentier, et c’est cela sa beauté : elle est vivante. Une chose morte peut avoir un sentier menant à elle, car elle est statique. Mais lorsque vous voyez que la vérité est vivante, mouvante, qu’elle n’a pas de lieu où se reposer, qu’aucun temple, aucune mosquée ou église, qu’aucune religion, qu’aucun maître ou philosophe, bref que rien ne peut vous y conduire — alors vous verrez aussi que cette chose vivante est ce que vous êtes en toute réalité : elle est votre colère, votre brutalité, votre violence, votre désespoir. Elle est l’agonie et la douleur que vous vivez.


La vérité est en la compréhension de tout cela, vous ne pouvez le comprendre qu’en sachant le voir dans votre vie. Il est impossible de le voir à travers une idéologie, à travers un écran de mots, à travers l’espoir et la peur.


Nous voyons donc que nous ne pouvons dépendre de personne. Il n’existe pas de guide, pas d’instructeur, pas d’autorité. Il n’y a que nous et nos rapports avec les autres et avec le monde. Il n’y a pas autre chose. Lorsque l’on s’en rend compte, on peut tomber dans un désespoir qui engendre du cynisme ou de l’amertume, ou, nous trouvant en présence du fait que nous et nul autre sommes responsables de nos pensées, de nos sentiments, et de nos actes, nous cessons de nous prendre en pitié. En général, nous prospérons en blâmant les autres, ce qui est une façon de se prendre en pitié.


Se libérer du connu – Ch. 1 – Stock




dimanche 5 janvier 2014

Si un homme est honnête et que les autres sont malhonnêtes comment peut-il continuer dans un pays brutal et destructeur ?

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Si un homme est honnête et que les autres sont malhonnêtes comment peut-il continuer dans un pays brutal et destructeur ?


Krishnamurti : Comment peut-on être honnête, si l’autre est malhonnête ? – Et comment peut-on être honnête dans un tel pays brutal et destructeur ? Demande un petit garçon. Est-ce que vous comprenez l’implication de cette question ? Ce petit garçon est préoccupé par son avenir, l’avenir que vous, de l’ancienne génération, avez construit. Vous êtes responsable de ce monde brutal et destructeur, et ce garçon dit : « Dois-je grandir dans cela ? » Donc déjà pour lui il y a le désespoir et la peur de faire face à ce monde monstrueux que l’ancienne génération a construit. Je crois que vous devriez avoir les larmes aux yeux.


Il demande : si on est honnête et que les autres sont malhonnêtes, que doit-on faire ?


On ne peut pas faire n’importe quoi envers un autre. Ce que l’on peut faire, c’est d’être honnête en dépit de la malhonnêteté autour de soi. Si vous êtes honnête parce que d’autres sont honnêtes, c’est malhonnête, car alors votre honnêteté est une chose rentable, qui conduit à votre progression, et ainsi vous devenez malhonnête. Messieurs, dans ce pays, comme ailleurs, il y a beaucoup de corruption, à la fois intérieurement et extérieurement ; mais quand on n’est pas corrompu intérieurement, aucun niveau de corruption extérieure ne peut toucher cette qualité intérieure de l’esprit qui n’est pas corrompu.


Si je vous aime parce que vous me haïssez, ou si je vous aime parce que vous me donnez de la nourriture, des vêtements et un abri, ou parce que vous me donnez du plaisir, psychologique ou sexuel, y a-t-il amour ? Alors à la question qu’a posée ce jeune garçon, savoir si l’on peut être honnête dans ce monde malhonnête – il découvrira la bonne réponse quand il sera complètement honnête avec lui-même. Alors, cela n’aura pas d’importance, qui est honnête ou qui est malhonnête.


Mais la responsabilité de ce monde brutal et destructeur n’est pas son affaire ; il est de la responsabilité des personnes plus âgées. Ce qui relève de notre affaire, c’est de veiller à ce qu’il soit éduqué de façon juste – pas simplement à passer quelques examens stupides, à ajouter quelques lettres après son nom, qui lui permettent d’obtenir un emploi dans un pays surpeuplé comme celui-ci. Notre affaire est de veiller à ce qu’il ait vraiment une bonne éducation, de sorte que intellectuellement et dans ses sentiments, il devienne mûr. Il ne deviendra pas mûr en lisant des livres et en recueillant les idées d’autres personnes, mais en étant intellectuellement libre de penser, d’observer, de raisonner, objectivement, avec précision, sainement. Cette éducation est quelque chose de total, de tous azimuts, pas uniquement la culture de la mémoire. Cela signifie qu’il sache qu’il est en contact avec la nature, avec les arbres, avec les oiseaux, les fleurs, avec la rivière – et parce qu’il est en contact avec la nature, il est en contact avec les êtres humains. Alors, peut-être, pourra-t-il créer un monde qui ne soit pas destructeur, qui ne soit pas brutal.


Collected Works – VARANASI – 3ème causerie aux étudiants – 17 décembre 1967




vendredi 3 janvier 2014

Le commencement de la méditation est la connaissance de soi.

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Le commencement de la méditation est la connaissance de soi, ce qui veut dire être conscient de chaque mouvement de la pensée et de l’émotion, connaitre toutes les couches de ma conscience – non seulement les couches superficielles, mais les activités cachées, secrètes, profondes. Mais pour connaître les activités profondément cachées, les mobiles secrets, les réponses, les pensées et les sentiments, il faut qu’il y ait de la tranquillité dans l’esprit conscient ; c’est-à-dire que l’esprit conscient doit être immobile afin de recevoir les projections de l’inconscient. L’esprit superficiel, conscient, est absorbé par ses activités quotidiennes : gagner de l’argent, tromper les gens, exploiter, s’évader des problèmes – toutes les activités quotidiennes de notre existence. Cet esprit superficiel doit comprendre la vraie signification de ses activités et, ce faisant, introduire une tranquillité en lui-même. Il ne peut pas provoquer une tranquillité, une immobilité, par un enregistrement, par une contrainte, par une discipline. Il ne peut engendrer la tranquillité, la paix, le calme, qu’en comprenant ses propres activités, en les observant, en en étant conscient, en voyant sa dureté, la façon dont il parle à son domestique, à sa femme, à sa fille, à sa mère, etc. Lorsque l’esprit conscient superficiel est ainsi éclairé sur toutes ses activités, par cette compréhension, il devient spontanément calme (non drogué par des contraintes ou des désirs enrégimentés) et alors, il est dans une situation où il peut recevoir les émissions, les suggestions de l’inconscient, de ces nombreuses couches de l’esprit que sont les instincts raciaux, les souvenirs enterrés, les poursuites cachées, les blessures profondes et encore ouvertes. Ce n’est que lorsque la conscience entière est déchargée, débarrassée de toute mémoire, quelle qu’elle soit, qu’elle est en état de recevoir l’éternel.


Donc, la méditation est la connaissance de soi, et sans connaissance de soi il n’y a pas de méditation. Si vous n’êtes pas averti de toutes vos réactions tout le temps, si vous n’êtes pas pleinement conscient, pleinement informé de vos activités quotidiennes, vous enfermer dans une chambre et vous asseoir devant le portrait de votre gourou, de votre maître, faire puja, méditer, est une évasion. Sans connaissance de soi il n’y a pas de pensée correcte, et ce que vous faites n’a pas de sens, quelle que soit la noblesse de vos intentions. La prière n’a aucun sens sans connaissance de soi ; mais lorsqu’il y a connaissance de soi, on pense juste, donc l’action est correcte. Et lorsque l’action est correcte, il n’y a pas de confusion, donc pas de supplication pour que l’on vienne vous tirer d’affaire. Un homme pleinement lucide est en état de méditation ; il ne prie pas, parce qu’il ne veut rien. Par la prière, par l’enrégimentement, par la répétition, par des japam et tout le reste, vous pouvez amener une certaine tranquillité ; mais ce n’est qu’un abrutissement qui réduit l’esprit et le coeur à un état de lassitude. C’est droguer l’esprit ; et l’exclusion, que vous appelez concentration, ne mène pas à la réalité – aucune exclusion ne peut jamais le faire. Ce qui engendre la compréhension est la connaissance de soi, et il n’est pas très difficile d’être lucide si l’on en a réellement l’intention. Si cela vous intéresse de découvrir le processus total de vous-même – non simplement la partie superficielle, mais le processus total de votre être entier – c’est relativement facile. Si vous voulez réellement vous connaître, vous sonderez votre coeur et votre esprit afin de connaître tout leur contenu ; et lorsqu’il y a l’intention de savoir, on sait. L’on peut alors suivre, sans condamnation ou justification chaque mouvement de la pensée et de l’émotion ; et en suivant chaque pensée et chaque sentiment à mesure qu’ils surgissent, on donne lieu à une tranquillité qui n’est pas imposée, qui n’est pas enrégimentée, mais qui provient de ce que l’on n’a pas de problèmes, pas de contradiction. C’est comme l’étang qui devient paisible, tranquille, un soir où il n’y a pas de vent. Et lorsque l’esprit est immobile, ce qui est immesurable entre en être.


Ce texte est extrait du livre intitulé « De la connaissance de soi »- Editions Le Courrier du Livre.




jeudi 2 janvier 2014

C’est la révolution psychologique qui nous préoccupe, et cette révolution ne peut se produire que s’il y a des relations justes entre les êtres humains.

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C’est la révolution psychologique qui nous préoccupe, et cette révolution ne peut se produire que s’il y a des relations justes entre les êtres humains.


Je ne sais pas si vous avez conscience de la structure de la nature de cette image que chacun construit autour de soi et en lui-même. Cela se fait à chaque instant, et comment peut-il y avoir des relations avec autrui quand existent cet élan personnel, cette envie, cet esprit de compétition, cette avidité, et toutes ces forces qui sont entretenues et exagérées dans notre société moderne ? Comment pourrait-il y avoir des relations avec un autre si chacun de nous est lancé à la poursuite de sa propre réussite personnelle, de son propre succès ? Je ne sais pas si nous avons conscience de tout ceci. Nous sommes ainsi conditionnés que nous l’acceptons comme étant chose normale, le modèle de la vie, chacun de nous devant poursuivre ses propres particularités, ses propres tendances, et néanmoins s’efforcer d’établir des relations avec autrui. N’est-ce pas là ce que nous faisons tous ? Vous êtes peut-être marié, et vous allez au bureau ou à l’usine ; quoique que vous fassiez pendant la durée de la journée, c’est cela que vous poursuivez. Et votre femme est chez elle, ayant ses propres ennuis, en proie à ses propres vanités, avec tout ce qui se passe autour d’elle. Et qu’elles sont alors les relations existant entre ces deux êtres humains ? Au lit, dans leur vie sexuelle ? Des relations tellement superficielles, limitées et circonscrites ne sont-elles pas en elles-mêmes l’essence de la corruption ?


On peut se demander : comment vous proposez-vous de vivre si vous n’allez pas au bureau, si vous ne poursuivez pas votre propre ambition, vos propres désirs d’atteindre ou d’aboutir ? Si l’on ne fait rien de tout cela, que peut-on faire ? Il me semble que ceci est une question absolument fausse. N’êtes-vous pas du même avis ? Par ce que nous sommes préoccupés, n’est-ce pas, de susciter un changement radical dans la structure même de notre esprit. La crise n’est pas dans le monde extérieur elle est dans notre conscience elle-même. Tant que nous n’aurons pas compris cette crise profondément et non selon les idées de quelques philosophes, mais jusqu’au moment où véritablement nous comprendrons par nous-mêmes en regardant en nous-mêmes, en nous examinant nous-mêmes, nous serons incapables de provoquer un tel changement. C’est la révolution psychologique qui nous préoccupe, et cette révolution ne peut se produire que s’il y a des relations justes entres les êtres humains.


Extrait de la causerie de J. Krishnamurti à New York City le 24 avril 1971 (source : « L’éveil de l’intelligence » aux éditions Stock. deuxième trimestre 1975 Chapitre 1, pages 77 à 95)




mercredi 1 janvier 2014

Identifier cette conscience comme étant la mienne et la vôtre, est une erreur totale, car notre conscience est la conscience de l’humanité.

Identifier cette conscience comme étant la mienne et la vôtre, est une erreur totale, car notre conscience est la conscience de l’humanité.


L’homme, la femme, où qu’ils se trouvent dans l’univers, sont en perpétuel effort, en perpétuel conflit, sans jamais résoudre aucun des problèmes tels que la peur, la souffrance, la solitude, mais toujours en quête de plaisir.


Cette solitude, ce chagrin, cette douleur, cette souffrance, ponctués d’éclairs occasionnels de joie et d’amour, sont le lot commun de l’humanité.


C’est une réalité psychologique patente, mais la plupart d’entre nous répugnent à la voir, tant nous nous identifions à notre conscience spécifique, à notre chagrin spécifique, à notre félicité spécifique.


Mais la réalité psychologique — pour peu que l’on observe attentivement, avec toute la finesse d’une conscience aiguisée — le fait, donc c’est que partout dans l’univers, aux quatre points cardinaux, les êtres humains passent par des épreuves, des expériences rigoureusement identiques aux vôtres.


Krishnamurti à Ojai le 9 mai 1981.


Traduction en français extraite du bulletin de l’ACK n° 69 – Deuxième bulletin 1995 (1996).




Comment puis-je m’éveiller à cette sensibilité, à cette intelligence qui rend la vie extrêmement belle pour vous ?

Auditeur : … En fait, je ne connais vraiment rien excepté un petit nombre de choses mécaniques qui sont en rapport avec mon travail ; je vois, en parlant avec vous, que ma vie est passablement terne, ou plutôt c’est mon esprit qui est lourd. Donc, comment puis-je m’éveiller à cette sensibilité, à cette intelligence qui rend la vie extrêmement belle pour vous ?


Krishnamurti : D’abord, Monsieur, on doit affiner les sens en regardant, en touchant, en observant, en écoutant non seulement les oiseaux, le bruissement des feuilles, mais aussi les mots dont vous faites usage vous-même, les sentiments que vous avez – quelque petits et mesquins qu’ils soient – toutes les suggestions secrètes de votre propre esprit. Ecoutez-les et ne les réprimez pas, ne les méprisez pas ou n’essayez pas de les sublimer. Simplement écoutez-les ! La sensibilité des sens ne signifie pas leur assouvissement, ne signifie pas que vous deviez céder aux impulsions ou leur résister, mais signifie simplement les observer de telle sorte que l’esprit soit toujours vigilant comme lorsque vous marchez sur une voie ferrée, sur un rail ; vous pouvez perdre votre équilibre, mais immédiatement vous revenez sur le rail. Ainsi, tout l’organisme devient vivant, sensible, intelligent, équilibré, tendu. Probablement vous considérez que le corps n’est pas du tout important. Je vous ai vu manger, et vous mangez comme si vous chargiez un fourneau. Vous pouvez aimer le goût de l’aliment, mais la façon dont vous mélangez les aliments dans votre assiette est si totalement mécanique, si inattentive ! Quand vous prenez conscience de tout cela, vos doigts, vos yeux, vos oreilles, votre corps, tout devient sensible, vivant, docile. C’est relativement facile. Mais, ce qui est plus difficile, c’est de libérer l’esprit des habitudes mécaniques, de pensée, de sentiment et d’action qu’il a été amené à prendre par les circonstances – par sa femme, ses enfants, son travail. L’esprit lui-même a perdu son elasticité. Les formes plus subtiles d’observation lui échappent. Cela signifie vous voir tel que vous êtes réellement sans vouloir vous corriger ou changer ce que vous voyez ou vous en évader – simplement vous voir réellement, tel que vous êtes, de sorte que l’esprit ne retombe pas dans une autre série d’habitudes. Quand un tel esprit regarde une fleur ou la couleur d’un vêtement ou une feuille morte tombant d’un arbre, il est désormais capable de voir le mouvement de cette feuille pendant qu’elle tombe, et la couleur de cette fleur, d’une façon vivante. Ainsi, à la fois, extérieurement et intérieurement, l’esprit devient hautement vivant, souple, alerte ; il y a une sensibilité qui rend l’esprit intelligent.. La sensibilité, l’intelligence et la liberté en action, c’est la beauté de la vie.


Auditeur : Très bien. Donc on observe, on devient très sensible, très vigilant et alors quoi ? Est-ce que c’est tout ce qu’il y a, simplement s’émerveiller sans fin à propos de choses parfaitement banales ? Je suis sûr que chacun fait cela continuellement, tout au moins quand il est jeune, et il n’y a pas là-dedans de quoi faire trembler la terre. Quoi alors ? N’y a-t-il pas quelque état ultérieur et non pas seulement cette observation dont vous parlez ?


Krishnamurti : Vous avez commencé cette conversation en posant une question au sujet de la beauté, en disant que vous ne la ressentiez pas. Vous avez dit aussi que dans votre vie il n’y a pas de beauté et, donc, nous étudions cette question de savoir ce qu’est la beauté, pas seulement verbalement et intellectuellement mais en percevant la pulsation même de la chose.


Auditeur : En effet, mais quand je vous ai posé cette question, je me demandais s’il n’y avait pas quelque chose au delà de cette simple observation sensible que vous décrivez.


Krishnamurti : Naturellement, il y a quelque chose, mais à moins que vous n’ayez la sensibilité d’observation, la vision de ce qui est infiniment plus grand ne peut pas survenir.


Auditeur : Tant de gens voient avec cette sensibilité exaltée ! Les poètes regardent avec un sentiment intense, mais dans tout cela il ne paraît y avoir aucune brèche en direction de ce quelque chose infiniment plus grand, infiniment plus beau, de ce quelque chose que les gens appellent le divin. Parce que je sens, fût-on très sensible ou plutôt lourd, comme je le suis, qu’à moins qu’il n’y ait une percée vers quelque dimension totalement différente, ce que nous percevons ce ne sont que des nuances variées de gris. Dans toute cette sensibilité dont vous dites qu’elle vient par l’observation, il me semble qu’il n’y a qu’une différence quantitative, juste une petite amélioration, et non quelque chose de réellement, d’immensément différent. Franchement, je ne suis pas intéressé à n’obtenir qu’un peu plus de la même chose.


Krishnamurti : Alors, que demandez-vous maintenant ? Demandez-vous comment effectuer une percée, à travers la grise et terne monotonie de la vie, conduisant à quelque dimension totalement différente ?


Auditeur : Oui. La beauté réelle doit être quelque chose d’autre que la beauté du poète, de l’artiste, du jeune esprit alerte, bien que je ne déprécie en aucune manière cette beauté.


Krishnamurti : Est-ce réellement cela que vous cherchez ? Est-ce réellement ce que vous voulez ? Si c’est le cas, il doit y avoir une révolution totale de votre être. Est-ce que c’est cela que vous voulez ? Voulez-vous une révolution qui mette en pièces tous vos concepts, vos valeurs, votre moralité, votre respectabilité, votre savoir – qui vous mette en pièces de telle sorte que vous soyez réduit au néant absolu, que vous n’ayez plus aucun caractère, que vous ne soyez plus le chercheur, l’homme qui juge, qui est agressif ou peut-être non agressif, de telle sorte que vous soyez complètement vide de tout ce qui est vous ? Cette vacuité est la beauté, avec son austérité extrême dans laquelle il n’y a pas une étincelle de dureté ou d’affirmation agressive. C’est ce que veut dire effectuer la percée, et est-ce cela que vous poursuivez ? Il doit y avoir une intelligence étonnante, qui ne soit pas de l’information ou du savoir. Cette intelligence opère continuellement, que vous soyez endormi ou éveillé.


C’est pourquoi nous disions qu’il doit y avoir cette observation de l’extérieur et de l’intérieur qui éveille, qui affine le cerveau. Et cette acuité même du cerveau le rend tranquille. Et c’est cette sensibilité, cette intelligence qui font que la pensée n’opère que lorsqu’il le faut ; le reste du temps le cerveau n’est pas ensommeillé, mais tranquille de manière vigilante. Et ainsi, le cerveau avec ses réactions ne crée pas de conflit. Il fonctionne sans lutte et, par conséquent, sans déformation. Alors, le faire et l’action sont immédiats, comme lorsque vous voyez un danger.


En conséquence, il y a toujours une libération à l’égard des accumulations conceptuelles. C’est cette accumulation conceptuelle qui est l’observateur, l’égo, le « moi » qui divise, résiste et construit des barrières. Quand le « moi » n’est pas, la percée n’est pas non plus, alors il n’y a pas de percée ; alors la totalité de la vie est dans la beauté de vivre, la beauté des rapports, sans qu’il y ait substitution d’une image par une autre, alors seulement l’infiniment grand est possible.


Extrait d’une discussion avec un petit groupe de personnes à Bombay – Bulletin 32 de l’ACK – été 1977




Jiddu Krishnamurti Qu’est-ce qu’être transformé ?

Question : Existe-t-il une chose telle que la transformation ? Qu’est-ce qu’être transformé ?


Krishnamurti : Quand vous observez, quand vous voyez la saleté sur la route, quand vous voyez comment les politiciens se conduisent, quand vous voyez votre propre attitude envers votre femme, vos enfants, etc., la transformation est là. Comprenez-vous ? La transformation, c’est amener de l’ordre dans la vie quotidienne ; ce n’est pas quelque chose d’extraordinaire, hors de ce monde. Quand vous ne pensez pas clairement, objectivement, rationnellement, prenez-en conscience, changez-le, mettez-y un terme : c’est la transformation. Si vous êtes jaloux, observez la chose et ne lui laissez pas le temps de s’épanouir, changez-la immédiatement. : C’est la transformation. Quand vous êtes cupide, violent, ambitieux, essayant de devenir une sorte de saint homme, voyez comment cela crée un monde de terrible inutilité. Je ne sais si vous êtes conscients de cela. La compétition détruit le monde. Le monde devient de plus en plus concurrentiel, de plus en plus agressif et si vous le changez immédiatement, c’est la transformation. Et, si vous pénétrez beaucoup plus profondément à l’intérieur du problème, il apparaîtra clairement que la pensée nie l’amour. Par conséquent, on doit découvrir s’il y a un terme à la pensée, au temps. Il ne s’agit pas de philosopher là-dessus et d’en discuter, mais de découvrir ce qu’il en est. Vraiment, c’est la transformation et si vous étudiez cela très profondément, vous verrez que la transformation ne signifie jamais une pensée de devenir, de comparaison ; c’est n’être absolument rien.


Question : Vous dites que si un individu change, il peut transformer le monde. Puis-je vous faire remarquer qu’en dépit de votre sincérité, de votre amour et de la vérité dont vous témoignez, le monde va de mal en pis. La destinée a-t-elle une quelconque existence ?


Krishnamurti : Qu’est-ce que le monde ? Qu’est-ce que l’individu ? Qu’ont fait ceux qui ont influencé le monde ? Hitler, Mao Tsé Toung, Staline ont influencé le monde, de même que Lénine et tous les bellicistes, les généraux. C’est évident. L’histoire est emplie de guerres : au cours des cinq derniers millénaires, l’histoire a connu des guerres dans toutes les régions du monde, d’année en année. Cela a affecté des millions de personnes. Et le bien lui aussi a influencé le monde. Le Bouddha a lui-même affecté l’esprit, le cerveau humain dans tout l’Orient.


Donc, quand nous parlons du changement individuel et demandons si celui-ci amènera une quelconque transformation dans la société, je ne pense pas que ce soit là une bonne question. Sommes-nous réellement, effectivement intéressés à la transformation de la société, de cette société corrompue, immorale, fondée sur la concurrence, la brutalité ? C’est la société dans laquelle nous vivons.


Etes-vous profondément intéressés à changer cela, même en tant que simples êtres humains ? Si vous l’êtes, vous devez vous pencher sur ce qu’est la société. Est-ce un mot, une conception abstraite des relations humaines ? Ce sont les relations humaines qui font la société, ces relations humaines avec toute leurs complexités, leurs contradictions, avec les haines qu’elles comportent, pouvez-vous changer tous ces rapports ? Vous le pouvez. Vous pouvez cesser d’être cruel et tout ce qui s’ensuit. Ce que sont vos rapports, votre environnement l’est aussi. Si vos relations sont possessives, égocentriques, vous créerez autour de vous une chose qui sera, également, destructrice.


Ainsi, l’individu, c’est vous et vous êtes le reste de l’humanité. Je ne sais si vous vous en rendez compte.