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vendredi 21 mars 2014

Nous sommes toujours des hôtes sur cette terre…

Nous sommes toujours des hôtes sur cette terre…


… avec l’austérité que cela implique. L’austérité est plus profonde que le renoncement des possessions. Ce mot d’austérité a été spolié par les moines, les ermites, les sannnyasi. Il n’avait pas de sens là-haut, dans la solitude des choses, des multitudes de pierres, de petits animaux, de fourmis. Et dans le lointain, au-delà des collines, la grande mer brillait, étincelait. Nous avons scindé la terre comme si elle nous appartenait – votre pays, le mien, votre drapeau, son drapeau, la religion d’ici et celle de l’autre, là-bas. Le monde, la terre est divisée, en morceaux. Nous nous battons et nous disputons pour la possession, et les politiciens exultent de pouvoir maintenir cette division, sans jamais considérer le monde comme un tout. Ils n’ont pas l’esprit global. Jamais ils ne ressentent ni ne perçoivent l’immense potentiel de n’avoir pas de nationalité ni de division. Ils ne s’aperçoivent jamais de la laideur de leur pouvoir, de leur position, de leur sentiment de supériorité. Ils sont comme vous et moi, mais ils occupent le siège du pouvoir avec toute la mesquinerie de leurs désirs et de leurs ambitions. Ainsi, ils assurent la survivance d’un comportement « tribal » que l’homme a toujours eu à l’égard de l’existence. Ils n’ont pas l’esprit libre de tout idéal ou idéologie, l’esprit qui dépasse les divisions entre les races, les cultures, et les religions que l’homme a inventées. Les gouvernements seront nécessaires tant que l’homme ne sera pas sa propre lumière, tant qu’il ne mettra pas de l’ordre et de l’affection dans sa vie quotidienne, et qu’il ne portera pas un soin attentif à son travail, à ses observations, à son apprentissage. Il préfère être dirigé dans ses actes, comme il l’a été depuis toujours, par les anciens, les prêtres, les gourous. Et il accepte les ordres de ceux-ci, leurs curieuses pratiques destructrices, comme s’ils étaient des dieux incarnés, comme s’ils connaissaient toutes les conséquences de cette vie si extraordinairement complexe.

J. Krishnamurti Dernier Journal Vendredi 11 mars 1983 (p.22-23)




mercredi 19 mars 2014

La guerre est la projection spectaculaire et sanglante de notre vie quotidienne.

La guerre est la projection spectaculaire et sanglante de notre vie quotidienne.


Pour découvrir la vérité, il est d’abord nécessaire d’être libéré des conflits habituels qui ont lieu à la fois dans l’individu et entre lui et le monde extérieur. Lorsque nous ne sommes plus en état de conflit intérieurement, nous ne le sommes plus extérieurement. C’est le conflit intérieur qui, projeté à l’extérieur, devient mondial.


La guerre est la projection spectaculaire et sanglante de notre vie quotidienne. C’est un précipité de nos vies de tous les jours. Et sans une transformation de nous-mêmes il y aura forcément toujours des antagonismes nationaux et raciaux, de puériles querelles idéologiques, une multiplication de soldats, les saluts aux drapeaux et les brutalités sans nombre qui concourent à créer le meurtre organisé. L’éducation dans le monde entier a fait faillite, elle a produit des destructions et des misères de plus en plus grandes. Les gouvernements sont en train de dresser les jeunes à devenir les soldats et les techniciens dont ils ont besoin ; l’enrégimentement et les préjugés sont imposés et entretenus. Prenant ces faits en considération, nous devons nous interroger sur le sens de l’existence, ainsi que sur la signification et le but de nos vies. Il nous faut découvrir des moyens bénéfiques pour créer un nouveau milieu ; car le milieu peut faire de l’enfant une brute, un spécialiste insensible, ou l’aider à devenir un être humain sensible. Il nous faut créer un gouvernement mondial qui sera radicalement différent de tous ceux que nous avons, qui ne sera pas basé sur le nationalisme, sur des idéologies, sur la force.


Tout cela exige que nous comprenions notre responsabilité les uns envers les autres, dans nos relations mutuelles. Il faut de l’amour dans nos coeurs ; nous n’avons pas besoin de tant d’érudition et de savoir. Plus grand sera notre amour, plus profonde sera son influence sur la société. Mais nous sommes tout cerveau et privés de coeur ; nous cultivons l’intellect et méprisons l’humilité. Si nous aimions réellement nos enfants, nous voudrions les sauver et les protéger, nous ne permettrions pas qu’ils soient sacrifiés dans des guerres.


Je crois qu’en réalité nous voulons des armes ; nous aimons le spectacle de la force militaire, les uniformes, les rituels, les boissons, le bruit, la violence. Notre vie quotidienne est le reflet en miniature de cette même brutalité superficielle et nous nous détruisons les uns les autres par envie et irréflexion.


Nous voulons être riches ; et plus nous le sommes, plus nous devenons brutaux, même lorsqu’il nous arrive de donner de grosses sommes d’argent à des oeuvres de charité et d’éducation. Ayant volé la victime, nous lui rendons un petit peu du butin et appelons cela de la philanthropie. Je ne sais pas si nous nous rendons compte des catastrophes que nous préparons.


J. Krishnamurti De l’éducation L’éducation et la paix, chapitre 4 (p. 75-77)




mardi 18 mars 2014

Le fait de ressentir un sentiment et celui de lui donner un nom sont deux actes pratiquement simultanés, n’est-ce pas ?

Le fait de ressentir un sentiment et celui de lui donner un nom sont deux actes pratiquement simultanés, n’est-ce pas ?


Le fait de ressentir un sentiment et celui de lui donner un nom sont deux actes pratiquement simultanés, n’est-ce pas ? Peut-il exister un intervalle entre le moment où l’on éprouve et celui où l’on nomme ce que l’on a éprouvé ?


Si l’on fait l’expérience directe de cet intervalle, on découvre que le penseur cesse d’être en tant qu’entité séparée et distincte de la pensée. Le processus de la verbalisation fait partie du moi, cette entité qui est jalouse et qui tente de masquer sa jalousie. Si vous comprenez réellement cette vérité, la peur cesse.


Le fait de nommer a un effet psychologique et physiologique. Et ce n’est que lorsqu’on ne nomme pas qu’il est possible d’avoir parfaitement conscience de ce que l’on appelle le vide de la solitude. Car alors l’esprit ne se sépare pas de ce qui est.

JK




Il n’existait littéralement plus aucune division, plus aucun sentiment du monde, du « moi ».

Il n’existait littéralement plus aucune division, plus aucun sentiment du monde, du « moi ».


K. : Une nuit, en Inde, je me suis réveillé ; j’ai regardé ma montre, il était minuit et quart. J’hésite à en parler tellement cela a l’air extravagant, mais la source de toute énergie avait été atteinte. Et l’effet sur le cerveau était extraordinaire. Physiquement aussi — excusez-moi de parler ainsi de moi-même — mais, voyez-vous, il n’existait littéralement plus aucune division, plus aucun sentiment du monde, du « moi ». Est-ce que vous me suivez ? Il ne restait que la sensation d’une formidable source d’énergie.


D.B. : Donc le cerveau était en contact avec cette source d’énergie ?


K. : Oui, et si je parle depuis soixante ans, c’est que je voudrais que d’autres y parviennent — non, il ne s’agit pas de parvenir. Est-ce que vous me comprenez ? Tous nos problèmes sont alors résolus. Parce que c’est l’énergie pure, de toute éternité. Comment puis-je — pas « moi », bien entendu — comment ne pas enseigner, aider, inciter — comment réussir à dire : « cette voie mène à une paix totale, à l’amour » ? Pardonnez-moi d’avoir recours à ces mots-là. Mais supposez que vous ayez atteint le point où votre cerveau lui-même en devient tout vibrant — comment feriez-vous pour aider les autres ? Vous comprenez ? Aider — pas débiter des mots. Comment aider les autres à accéder à cela ?




lundi 17 mars 2014

Il n’y a pas d’évolution psychologique.

Il n’y a pas d’évolution psychologique.


Nous disions donc qu’il n’y a pas d’évolution psychologique. Le psychisme ne croîtra ni ne changera jamais en ce qu’il n’est pas. L’orgueil et l’arrogance ne peuvent ni s’améliorer ni s’accroître, pas plus que l’égoïsme, qui est le lot de tous les êtres humains, ne devient plus égoïste, plus proche de sa vraie nature. Il est assez effrayant de constater que le seul mot « espoir » comprend tout l’avenir du monde. L’idée d’un mouvement de « ce qui est » à « ce qui devrait être » est une illusion, et même un mensonge, si l’on peut se permettre d’employer ce mot. Nous acceptons comme fait accompli ce que l’homme répète depuis la nuit des temps. Mais si nous commençons à le remettre en question, à douter, nous pouvons voir très clairement – si nous voulons le voir, et non pas nous cacher derrière quelque image ou quelque formule sophistiquée – la nature et la structure du psychisme, de l’ego, et du moi. Le moi ne pourra jamais devenir meilleur. Il essaie, croyant le pouvoir, mais il demeure dans des formes subtiles. Le moi revêt bien des apparences et se cache dans bien des structures ; il peut varier d’un moment à l’autre, mais il reste toujours le moi, cette activité séparatrice et centrée sur soi, qui espère devenir un jour ce qu’elle n’est pas.

J. Krishnamurti Dernier Journal Jeudi 17 mars 1983 (p.47)




dimanche 16 mars 2014

Comment vivre sur cette terre sans tuer ou faire souffrir un autre ?

Comment vivre sur cette terre sans tuer ou faire souffrir un autre ?


Comment vivre sur cette terre sans tuer ou faire souffrir un autre ? Approfondir réellement cette question est un processus très, très sérieux. Est-ce que c’est cette qualité d’amour qui répond à cette question ?

Si vous aimez un autre être, êtes-vous prêt à le tuer ? Allez-vous tuer, à part ce dont vous avez besoin pour vous nourrir, des légumes, des noix, etc., à part cela, allez-vous tuer ? Approfondissez toutes ces questions et vivez avec, pour l’amour du ciel, ne vous contentez pas d’en parler.


Ce qui divise le monde, ce sont les idéaux, l’idéologie d’un groupe contre celle d’un autre, cette division apparemment éternelle entre l’homme et la femme, etc. On a essayé de jeter un pont avec la logique, la pensée, la raison, à l’aide de différentes institutions, fondations et organisations, et on n’a absolument pas réussi. C’est un fait. Le savoir n’a pas non plus résolu ce problème – le savoir dans le sens d’une expérience accumulée, etc. Et la pensée n’a certainement pas résolu ce problème. Il n’y a donc qu’une possibilité pour sortir de là :

découvrir ce qu’est l’amour.


De la nature et de l’environnement. Page 151. Ojai,le 24 mai 1984. Editions du Rocher.1994.




Comme des machines, nous exécutons nos tâches quotidiennes

Comme des machines, nous exécutons nos tâches quotidiennes.


La vie se déroulait comme à l’accoutumée autour du seul point d’eau du village. L’eau coulait lentement et des femmes faisaient la queue en attendant leur tour. Trois d’entre elles se querellaient bruyamment et amèrement ; elles étaient totalement absorbées par leur colère et ne prêtaient aucune attention aux autres femmes, qui d’ailleurs ne se préoccupaient pas d’elles non plus. Cela était sans doute un rituel quotidien, qui comme tous les rituels devait être stimulant et elles appréciaient beaucoup cette stimulation. Une vieille femmen en aida une plus jeune à soulever un gros pot en cuivre brillant. La jeune femme avait un morceau d’étoffe qu’elle posait sur sa tête afin de supporter le poids du récipient, qu’elle retenait d’une main légère. Elle avait une démarche remarquable et une grande dignité émanait d’elle. Une petite fille arriva brusquement, glissa son broc sous la fontaine et l’emporta sans dire un mot. D’autres femmes allaient et venaient, mais la querelle ne cessait pas et semblait au contraire vouloir ne jamais finir. Mais les trois femmes arrêtèrent brusquement de se quereller, remplirent leurs cruches d’eau et s’en furent comme si de rien n’était. Le soleil était maintenant plus fort, et de la fumée s’échappait des chaumières du village. Le premier repas du jour était en train de cuire. Comme tout était soudain paisible ! A l’exception des corbeaux, tout était silencieux. Dès que la bruyante querelle se fut apaisée, on entendit le bruit de la mer au-delà des maisons, des jardins et des palmeraies.


Comme des machines, nous exécutons nos tâches quotidiennes. Que l’esprit est avide de se plier à un mode de vie, et comme il s’y accroche férocement ! L’esprit est maintenu par l’idée comme par un clou, et vit autour de l’idée, satellite ayant sa propre existence. L’esprit n’est jamais libre, ni souple car il est toujours ancré à quelque chose ; il ne peut se déplacer que dans le rayon, étroit ou large, de son propre centre. Et il n’ose pas s’éloigner de ce centre, car s’il le fait la peur l’envahit. La peur n’est pas liée à l’inconnu, mais à la perte du connu. L’inconnu n’incite pas à la peur, alors que la dépendance du connu y pousse. La peur est toujours liée au désir, le désir du plus ou du moins. L’esprit, qui ne cesse de tisser ses modèles, fabrique le temps.


J. Krishnamurti Commentaires sur la vie Tome 2, Chapitre 22