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lundi 16 juin 2014

Madras, première causerie.

Madras, Inde


1ère Causerie


le 6 décembre 1936

Dans ce monde de conflits et de souffrances, seule une vraie compréhension peut instaurer un ordre intelligent et un bonheur durable. Pour éveiller une pensée intelligente il faut un effort bien orienté de chaque individu, un effort qui n’est pas suscité par des réactions personnelles et des fantaisies, par des croyances et des idéals. Seule une telle pensée peut créer une bonne organisation de la vie et des relations vraies entre l’individu et la société. Je vais essayer de vous aider, en tant qu’individus, à penser directement et simplement, mais il vous faut un désir intense de comprendre. Vous devez vous libérer du préjugé de loyauté envers des croyances et des dogmes particuliers, et aussi des préjugés qui conforment votre conduite habituelle à des traditions d’irréflexion. Vous devez avoir le désir ardent de l’expérience et de l’action, car seule l’action peut vous montrer que l’autorité, les croyances, les idéals, sont des entraves nettes à l’intelligence, à l’amour.

Mais je crains que la plupart d’entre vous viennent simplement par habitude écouter ces causeries. Ceci n’est pas un meeting politique ni ai-je le désir de vous inciter à quelque action économique, sociale ou religieuse. Je ne veux pas de disciples, et ne cherche pas à me faire adorer. Je ne veux pas devenir un chef, ni créer une nouvelle idéologie. Je désire seulement que nous essayions de penser ensemble clairement, sainement, intelligemment ; et du développement de cette pensée véritable l’action découlera inévitablement ; la pensée ne doit pas être séparée de l’action.

La vraie compréhension de la vie ne peut pas se faire jour si, sous une forme quelconque, existent la peur, la coercition. La compréhension créatrice de la vie est entravée lorsque la pensée et l’action sont constamment arrêtées par l’autorité, l’autorité de la discipline, de la récompense et du châtiment. Par l’action créatrice, qui est directe, vous verrez que la cruelle recherche de sécurité individuelle doit inévitablement conduire à l’exploitation et à la souffrance. Ce n’est que par une pensée-action dynamique que peut se produire cette complète révolution intérieure avec ses possibilités de vrais rapports humains entre l’individu et la société.

Quelle est donc notre réponse individuelle au problème complexe de la vie actuelle? Abordons-nous la vie avec le point de vue particulier de la religion, de la science, de l’économie? Nous accrochons-nous, sans réfléchir, à une tradition ancienne ou nouvelle? Est-ce que cette chose prodigieusement complexe et subtile qu’est la vie peut être comprise en la divisant en différentes parties, politiques, sociales, religieuses, scientifiques, en attachant toute l’importance à l’une de ces parties et en négligeant les autres?

C’est la mode aujourd’hui de dire: solutionnez d’abord le problème économique, et tous les autres problèmes seront résolus. Si nous considérons la vie comme un simple processus économique, vivre devient une chose mécanique, superficielle, destructrice. Comment pouvons-nous saisir le processus psychologique de la vie, subtil et inconnu, en disant que nous devons d abord résoudre le problème du pain? La simple répétition de formules n’exige pas beaucoup de pensée.

Je ne veux pas dire que le pain n’est pas un problème ; c’est un problème immense. Mais en n’insistant que sur cela, en en faisant notre principale préoccupation, nous abordons la complexité de la vie avec un esprit étroit, et ne faisons donc que compliquer le problème.

Si nous sommes religieux, c’est-à-dire si nos esprits sont conditionnés par des croyances et des dogmes, nous ne faisons qu’ajouter à la complexité de la vie. Nous devons considérer la vie avec une intelligence profonde, et pourtant la plupart d’entre nous essayent de résoudre les problèmes de la vie avec des esprits conditionnés, chargés de traditions. Si vous êtes un Hindou, vous cherchez à comprendre la vie à travers les croyances, les traditions, les préjugés particuliers à l’Hindouisme. Si vous êtes un Bouddhiste, un socialiste ou un athée, vous essayez de comprendre la vie à travers votre foi spéciale. Un esprit conditionné, limité, ne peut pas comprendre le mouvement de la vie.

Je vous prie de ne pas venir chercher chez moi une panacée, un système ou un mode de conduite ; car je considère les systèmes, les modes de conduite, les panacées comme des entraves à l’intelligente compréhension de la vie.

Pour comprendre la complexité de la vie, l’esprit doit être extrêmement souple et simple. La simplicité de l’esprit n’est pas le vide d’une négation, d’un renoncement ou d’une acceptation ; c’est la plénitude de la compréhension. C’est la perception directe d’une pensée intégrale, non entravée par les préjugés, par la peur, par la tradition ou l’autorité. Libérer l’esprit de ces limitations est ardu. Faites-en l’expérience sur vous-mêmes et vous verrez combien il est difficile d’avoir une pensée intégrale, non conditionnée par les provocations de la mémoire, avec son autorité et sa discipline. Et pourtant ce n’est qu’avec une telle pensée que nous pouvons comprendre la signification de la vie.

Je vous prie de voir combien il est important d’avoir un esprit flexible, un esprit instruit des complications de la peur et de ses illusions et qui en est entièrement libre, d’un esprit non dominé par les influences de son milieu. Avant que nous ne puissions comprendre la pleine signification de la vie, ses processus vitaux, nous devons libérer notre pensée de la peur ; et pour éveiller cette pensée créatrice nous devons devenir conscients de ce qui est complexe, de ce qui est actuel.

Qu’est-ce que je veux dire par « être conscient »? Ce n’est pas seulement percevoir objectivement les complexités interdépendantes de la vie, mais aussi réaliser complètement les processus psychologiques cachés et subtils d’où surgissent la confusion, la joie, les luttes, la souffrance. La plupart d’entre nous croient être conscients des complexités objectives de la vie. Nous sommes conscients de notre travail, de nos patrons, de nous-mêmes en tant qu’employeurs ou employés. Nous sommes conscients de frictions dans nos rapports avec les autres. Cette simple perception de la complexité objective de la vie n’est pas, pour moi, la pleine conscience. Nous ne devenons pleinement conscients que lorsque nous relions profondément la complexité psychologique à la complexité objective. Lorsque nous sommes capable de relier, par l’action, le caché et le connu, nous commençons à être conscients.

Avant que nous ne puissions éveiller en nous-mêmes cette pleine conscience qui, seule, peut engendrer une vraie expression créatrice, nous devons prendre conscience de l’actuel, c’est-à-dire des préjugés, des peurs, des tendances, des besoins, et de leurs nombreuses illusions et expressions. Lorsque nous sommes ainsi conscients, nous voyons le rapport entre l’actuel et nos désirs que limite et conditionne notre pensée-émotion avec ses réactions, ses désirs, ses espoirs, ses évasions. Lorsque nous sommes conscients de l’actuel, il y a l’immédiate perception de ce qui est faux. Cette perception du faux est la vérité. Alors il n’y a pas le problème du choix, du bien et du mal, du faux et du vrai, de l’essentiel et du non essentiel- En percevant ce qui est, le faux et le vrai deviennent apparents, sans le conflit du choix.

Vous croyez, maintenant, pouvoir choisir entre le faux et le vrai. Ce choix est basé sur des préjugés ; il est suscité par des idéals préconçus, par la tradition et l’espoir, de sorte que le choix n’est qu’une modification de l’erreur. Mais si vous êtes capable de percevoir l’actuel sans aucun désir d’identification, dans cette perception même du faux est le commencement du vrai. C’est cela l’intelligence ; elle n’est pas basée sur des préjugés, des traditions, des besoins ; elle seule peut dissoudre l’essence subtile de tous les problèmes, spontanément, richement, sans la contrainte de la peur.

Essayons de découvrir, si nous le pouvons, ce qu’est l’actuel, sans interprétations, sans identifications. Lorsque je parle de vos croyances et de vos théories, de vos cultes, de vos Dieux, de vos idéals et de vos chefs, lorsque je parle de la maladie du nationalisme et des systèmes qui comportent des « gourous » et des maîtres, ne projetez pas de réactions défensives. Tout ce que j’essaye de faire c’est montrer ce que je considère la cause des conflits et de la souffrance.

L’action qui résulte d’une pensée intégrale, sans identifications ni interprétations, éveillera l’intelligence créatrice. Si vous êtes profondément observateurs, vous commencerez à voir ce qui est vrai ; alors vous éveillerez l’intelligence, sans le continuel conflit du choix. Le comportement qui se conforme à un modèle est imitatif et non créateur. L’action intelligente n’est pas de l’imitation. Une pensée conditionnée s’ajuste toujours à des modèles, parce qu’elle a peur de savoir ce qu’elle est. Si vous discernez l’actuel dans toute sa clarté, tel qu’il est, sans interprétation ni identification, à l’instant même de la perception il y a l’aurore d’une nouvelle intelligence. Seule cette intelligence peut résoudre les problèmes de la vie, si formidablement compliqués et douloureux.

Quel est le tableau de nous-mêmes et du monde? La division entre nous-mêmes et le monde semble être l’actuel, bien qu’une telle division disparaisse lorsque nous examinons profondément l’individu et la masse. L’actuel est le conflit entre l’individu et la masse, mais l’individu est la masse, et la masse est l’individu. L’individualité et la masse cessent lorsque disparaissent les caractéristiques de l’individu et de la masse. La masse est, dans l’individu, l’ignorance, le désir, la peur. Toutes les régions inexplorées de la conscience, les états mi-éveillés de l’individu, forment la masse. Ce n’est que lorsque l’individu et la masse cessent d’exister en tant que forces en conflit qu’il peut exister une intelligence créatrice. C’est cette division de la masse et de l’individu, qui n’est qu’une illusion, qui crée la confusion et la misère. Vous n’êtes pas un individu complet, ni êtes-vous complètement la masse ; vous êtes à la fois l’individu et la masse.

Dans l’esprit de la plupart des personnes existe cette malheureuse division, l’individu et la masse. Certains pensent qu’en organisant la masse on instaurera la liberté et l’expression créatrice individuelles. Si vous songez à organiser la masse en vue d’aider à libérer les facultés créatrices de l’individu, une telle organisation deviendra un moyen subtil d’exploitation.

Il y a deux formes d’exploitation, l’évidente et la subtile. L’évidente est devenue habituelle, nous la connaissons et passons outre, mais il faut une profonde perception pour reconnaître les formes subtiles d’exploitation. La classe qui possède les richesses exploite la masse. Le petit nombre qui contrôle l’industrie exploite le grand nombre qui travaille. La richesse concentrée dans les mains du petit nombre crée les distinctions et les divisions sociales ; et par ces divisions nous avons le nationalisme économique et sentimental, la constante menace de guerre avec toutes ses terreurs et ses cruautés, la division des peuples en races et nations avec leur lutte féroce pour se suffire chacune à elle-même, les systèmes hiérarchiques d’astuces et de privilèges gradués.

Tout ceci est évident, et comme c’est évident, vous vous y êtes habitués.

Vous dites que le nationalisme est inévitable, c’est ce qu’affirme chaque nation en préparant la guerre et le massacre. En tant qu’individus vous poussez à la guerre inconsciemment en exagérant vos caractéristiques nationales particulières. Le nationalisme est une maladie, que ce soit dans ce pays, en Europe ou en Amérique. L’individu qui se retranche des autres, ou la recherche nationale d’une sécurité, ne font qu’intensifier le conflit et la souffrance humaines.

La forme subtile d’exploitation n’est pas facilement perçue, car elle est le processus intime de notre existence individuelle. Elle est le résultat de la recherche d’une certitude, d’un confort dans le présent et dans l’au-delà. Cette recherche que nous appelons la recherche de la vérité, de Dieu, a conduit à la création de systèmes d’exploitation que nous appelons croyances, idéals, dogmes, et à leur perpétuation par des prêtres, des « gourous », des guides spirituels. Parce que vous, en tant qu’individus, êtes dans la confusion et le doute, vous espérez qu’un autre vous apportera l’illumination. Vous espérez surmonter la souffrance et la confusion en suivant un autre, en suivant un système de discipline ou quelque idéal. Cette tentative de surmonter la misère et la douleur en vous soumettant à un autre, en réglant votre conduite selon un modèle standardisé, n’est qu’une fuite hors de l’actuel. Ainsi, dans votre recherche d’une évasion hors de l’actuel, vous allez chez un autre pour vous faire enrichir et réconforter, et vous engendrez de ce fait le processus de l’exploitation subtile. La religion, telle qu’elle est, vit de la peur et de l’exploitation.

Combien d’entre vous sont conscients du fait qu’ils cherchent la sécurité, qu’ils cherchent à fuir la peur, la confusion et la souffrance qui ne cessent de le ronger? Le désir d’une sécurité, d’une certitude psychologique, a encouragé une forme subtile d’exploitation, par la discipline, la contrainte, l’autorité, la tradition.

Donc il vous faut discerner par vous-mêmes le processus de votre propre pensée-action, faite d’ignorance et de peur, qui engendre une cruelle exploitation, la confusion et la souffrance. Où existe la compréhension de l’actuel, sans la lutte du choix, il y a l’amour, l’extase de la vérité.




lundi 26 mai 2014

L’amour ne comporte ni devoir ni responsabilité

L’amour ne comporte ni devoir ni responsabilité


L’amour a-t-il des responsabilités et des devoirs, et se sert-il de ces mots ? Lorsqu’on agit par devoir, y a-t-il de l’amour ? La notion de devoir ne l’exclut-elle pas ? La structure du devoir emprisonne l’homme et le détruit. Tant qu’on s’oblige à agir par devoir, on n’aime pas ce que l’on fait. L’amour ne comporte ni devoir ni responsabilité.


La plupart des parents se sentent, malheureusement, responsables de leurs enfants, et ce sens de responsabilité les pousse à leur dire ce qu’ils doivent faire, ce qu’ils ne doivent pas faire, ce qu’ils doivent devenir. Les parents veulent que leurs enfants aient une situation sûre dans la société. Ce qu’ils appellent responsabilité fait partie de cette respectabilité pour laquelle ils ont un culte, et il me semble que là où est cette respectabilité il n’y a pas d’amour. Ils n’aspirent, en fait, qu’à devenir de parfaits bourgeois. Lorsqu’ils éduquent leurs enfants en vue de les adapter à la société, ils perpétuent les conflits, les guerres, la brutalité. Est-ce cela que vous appelez protection et amour ?


J. Krishnamurti Se libérer du connu Chapitre 10 (p. 83)




lundi 5 mai 2014

Se contenter d’être bon envers les autres, d’être sensible, poli, plein d’égards, attentif, affectueux, cela manque de profondeur et de vitalité.

« I : Pourrions-nous parler de la sensibilité et de la considération envers les autres ?


K : L’homme a toujours tendu vers quelque chose de saint, de sacré.


Se contenter d’être bon envers les autres, d’être sensible, poli, plein d’égards, attentif, affectueux, cela manque de profondeur et de vitalité. A moins de découvrir dans votre vie quelque chose de véritablement sacré, profond, merveilleusement beau, qui est la source de toute chose, la vie reste très superficielle. Vous avez beau faire un mariage heureux, avec des enfants, une maison, de l’argent, vous pouvez être intelligent et célèbre, s’il vous manque ce parfum, tout n’est qu’une ombre, sans aucune substance.


Voyant ce qui se passe dans le monde, allez-vous, dans votre vie quotidienne, découvrir quelque chose qui soit réellement vrai, réellement beau, sain et sacré ? Si vous avez cela, alors la politesse a un sens, alors la considération a un sens, une profondeur, alors quoi que vous fassiez, ce parfum vous accompagnera toujours. Comment allez-vous procéder ? Votre éducation ne consiste pas seulement à apprendre les mathématiques, mais à découvrir aussi cela.


Pour voir les choses de façon très distincte, même cet arbre par exemple, votre esprit doit faire silence, n’est-ce pas ? Pour voir cette image, je dois la regarder, mais si mon esprit bavarde, et dit : « J’aimerais bien être dehors », ou bien : « Je voudrais bien avoir un pantalon mieux que ça », si mon esprit vagabonde, jamais je ne pourrai voir distinctement cette image.


Pour voir une chose très distinctement, mon esprit doit être tout à fait tranquille. Voyez-en d’abord la logique.


Pour observer les oiseaux, pour observer les nuages, les arbres, l’esprit doit être extraordinairement immobile et silencieux.


Il existe au Japon et en Inde divers systèmes permettant de contrôler l’esprit pour qu’il atteigne l’immobilité absolue. L’idée étant qu’ayant atteint ce silence, cette immobilité, vous faites alors l’expérience de quelque chose d’incommensurable. On dit que la première condition, c’est le silence et l’immobilité de l’esprit : il faut donc le contrôler, l’empêcher de vagabonder, et une fois atteinte cette impassibilité de l’esprit, la vie est extraordinaire.


Or, lorsque vous contrôlez, ou que vous forcez votre esprit, vous le déformez, n’est-ce pas ? Si je me force à être bon, ce n’est pas de la bonté. Si je me force à être extrêmement poli envers vous, ce n’est pas de la politesse. Donc, si je force mon esprit à se concentrer sur cette image, il y a tension, effort, douleur, contrainte. Cet esprit-là n’est donc pas un esprit tranquille.


Est-ce que vous voyez ?


Nous devons donc nous demander s’il existe un moyen de parvenir à ce silence, cette immobilité de l’esprit, mais sans distorsion, sans effort, sans qu’on se dise : « Il faut que je le contrôle ! »


Bien sûr qu’il existe un moyen.


Il y a une tranquillité, une immobilité, un silence sans effort. Cela suppose de comprendre ce qu’est l’effort. Et lorsque vous comprenez ce qu’est l’effort, le contrôle, la contrainte – que vous le comprenez non seulement de manière verbale, mais que vous envoyez la vérité – cette perception même apporte à l’esprit ce silence, cette immobilité.


Bulletin n°66 – 1994 – Entretien entre Krishnamurti et des élèves et enseignants à Brockwood Park

Brockwood Park, Hampshire, Angleterre Le 9 septembre 1970




jeudi 1 mai 2014

La sincérité !

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La sincérité ne peut jamais être simple.


Il n’arrêtait pas de parler de Dieu, de ses prières du matin et du soir, de ses jeûnes, de ses voeux, de ses désirs brûlants. Il s’exprimait d’une façon claire et précise, et il trouvait toujours le mot juste, sans hésitation ; il avait l’esprit bien entraîné, et il devait cela à sa profession. C’était un homme vif et aux yeux brillants, encore qu’il y eût dans son attitude quelque chose de guindé. Tout son corps trahissait une obstination et un manque de souplesse. Il était manifestement doué d’une volonté puissante et, bien que le sourire lui montât aisément aux lèvres, il était toujours sur le qui-vive, et toujours prêt à se dominer. Il menait une existence très régulière et s’il changeait parfois ses habitudes, c’était par un décret de sa volonté. Sans la volonté, disait-il, il ne peut y avoir de vertu ; la volonté était absolument nécessaire pour triompher du mal. La lutte entre le bien et le mal ne cessait jamais, et seule la volonté pouvait faire échec au mal. Il y avait en lui une certaine tendresse aussi, et il regardait souvent la pelouse et les fleurs en souriant, d’un air heureux ; mais il ne laissait jamais son esprit errer hors des limites que lui avait imposées sa volonté. Bien qu’il évitât soigneusement tout écart de langage, toute manifestation de colère ou d’impatience, sa volonté le rendait parfois étrangement violent. Si la beauté ne dérangeait pas l’ordre de ses pensées, il l’acceptait volontiers ; mais on sentait chez lui la peur de la sensualité, dont il essayait de contenir la douleur. C’était un homme instruit et de manières courtoises, et sa volonté le suivait comme son ombre.


La sincérité ne peut jamais être simple ; la sincérité est le terrain d’élection de la volonté, et la volonté ne peut pas dévoiler le mécanisme du moi. La connaissance de soi n’est pas le produit de la volonté ; la connaissance de soi se fait jour à travers la lucidité des réponses immédiates au mouvement de la vie. La volonté exclut ces réponses spontanées qui seules révèlent la structure du moi. La volonté est l’essence même du désir ; et la volonté devient un obstacle à la compréhension du désir. La volonté sous toutes ses formes, qu’elle soit tournée vers les cimes de l’esprit ou vers les racines les plus profondes du désir, ne peut jamais être passive ; et ce n’est que dans la passivité, dans le silence vigilant, que la vérité peut être. C’est toujours entre les désirs qu’il y a conflit, à quelque niveau que se situent les désirs. Opposer un désir aux autres désirs ne fait qu’engendrer une résistance ultérieure, et cette résistance est la volonté. La compréhension ne peut pas venir d’une résistance. Ce qui est important, c’est de comprendre le désir, et non d’étouffer un désir par un autre.


J. Krishnamurti Commentaires sur la vie Tome 1, Chapitre 34

La sincérité




dimanche 20 avril 2014

Cette formidable peur de la solitude

Très peu réussissent à transcender cette formidable peur de la solitude ; pourtant il le faut car le véritable trésor se trouve au-delà.


La solitude savez-vous ce que c’est ?


Pour certains d’entre vous, le terme n’est peut-être pas très familier, mais le sentiment, lui, vous le connaissez très bien. Essayez d’aller vous promener seuls, ou de rester sans rien à lire, sans personne à qui parler, et vous verrez comme l’ennui vient vite. C’est un sentiment qui vous est familier, mais vous ne savez pas pourquoi vous vous ennuyez, vous n’avez jamais cherché à le savoir. Si vous explorez un peu la question, vous verrez que la cause de l’ennui n’est autre que la solitude.


C’est pour échapper à la solitude que nous voulons être ensemble, être divertis, avoir des distractions en tout genre : gourous, cérémonies religieuses, prières, ou le dernier roman paru.


Etant intérieurement seuls, nous devenons de simples spectateurs de la vie ; et nous ne pouvons devenir acteurs que si nous comprenons la solitude, et la dépassons.


En définitive, la plupart des gens se marient et sont en quête d’autres relations sociales parce qu’ils ne savent pas vivre seuls. Non qu’il faille obligatoirement vivre seul ; mais si vous vous mariez parce que vous voulez être aimés, ou si vous vous ennuyez, et que votre travail est pour vous un moyen de vous oublier, vous vous apercevez alors que toute votre vie n’est qu’une quête de distractions sans fin. Très peu réussissent à transcender cette formidable peur de la solitude ; pourtant il le faut car le véritable trésor se trouve au-delà.


Le sens du bonheur- Points Sagesses – p.244




mercredi 16 avril 2014

Silence

"Le silence" est parfois la seule chose à dire.




Le dieu d’un esprit médiocre est un dieu médiocre

Le dieu d’un esprit médiocre est un dieu médiocre.


Elle était avec un groupe de personnes qui étaient venues discuter de quelque grave sujet. Elle avait dû venir par simple curiosité, ou peut-être entraînée par un ami. Bien vêtue, son attitude était empreinte de dignité, et elle était manifestement consciente de sa beauté et de son élégance, consciente de son corps, de ses regards, de ses cheveux et de l’impression qu’elle faisait sur les autres. Ses gestes étaient étudiés, et de temps en temps elle prenait une pose qu’elle avait certainement dû travailler avec application. Elle semblait bien décidée à ne jamais se départir, quoi qu’il arrivât, de cette attitude qu’elle devait cultiver depuis longtemps. Les autres se mirent à parler de choses graves, et pendant une bonne heure ou plus elle garda cette pose. On voyait parmi tous ces visages graves et ardents cette jeune femme élégante et consciente de sa personne qui désirait comprendre ce qui se disait et participer à la conversation ; mais elle se taisait. Elle désirait montrer qu’elle aussi était au courant du problème qui était débattu, mais on lisait un grand étonnement dans ses yeux, car elle était incapable de prendre part à une conversation sérieuse. Et bientôt elle reprit son attitude distante et sa pose soigneusement étudiée. Elle s’appliquait à tuer systématiquement toute spontanéité en elle.


Tout le monde cultive une pose. Il y a la démarche et la pose du businessman prospère, le sourire de celui qui est arrivé ; il y a la pose et les attitudes de l’artiste ; il y a la pose de la discipline respectueuse, et la pose de l’ascèse rigoureuse. Tout comme cette jeune femme snob, l’homme soi-disant religieux prend une pose, celle de la discipline intérieure qu’il a systématiquement entretenue par ses refus et ses sacrifices. Elle sacrifie sa spontanéité pour l’effet, et lui s’immole pour atteindre un but. Tous deux ont le souci d’un résultat, quoique à des niveaux différents ; et bien qu’on puisse considérer que l’attitude de l’homme religieux est sur le plan social plus bienfaisante que celle de la jeune mondaine, ces deux attitudes sont, quant au fond, identiques, et l’une n’est pas supérieure à l’autre. Aucun des deux n’est intelligent, tous deux font preuve d’un esprit borné. Un esprit borné est toujours borné ; il ne peut pas s’enrichir. Qu’un tel esprit cherche à s’orner ou à acquérir des vertus ne change rien à son étroitesse ; le médiocre ne peut acquérir que de la médiocrité, et un esprit superficiel ne pourra jamais acquérir de la profondeur. Le laid ne peut pas devenir beau. Le dieu d’un esprit médiocre est un dieu médiocre. Un esprit peu profond ne peut devenir insondable en se parant de connaissances et de belles phrases, en citant les grands sages ou en se donnant des airs. Les ornements, les parures, intérieures ou extérieures, ne donnent pas de la profondeur à l’esprit ; et c’est cette profondeur insondable de l’esprit qui donne de la beauté, non les joyaux ou les vertus acquises. Pour que la beauté apparaisse, l’esprit doit prendre conscience lucidement et sans choix, de sa propre médiocrité ; il faut une lucidité silencieuse et vigilante d’où toutes les comparaisons ont été entièrement bannies.


J. Krishnamurti Commentaires sur la vie Tome 1, Chapitre 53 La spontanéité