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vendredi 4 juillet 2014

Quelle est la juste place de la pensée dans la relation ?

Lorsque vous observez une chose sans le moindre mouvement de la pensée, le moindre geste visant à modifier cette chose, ou à la transcender, mais que vous portez simplement sur elle un regard attentif, sans orientation ni mobile particuliers, alors l’objet de cette observation en est profondément modifié. Etes-vous capable d’observer la peur de cette façon-là ?

En règle générale, nous avons peur de faire usage de la raison, de penser de manière claire et lucide, et non émotionnelle, de penser autrement qu’à partir d’un centre — qu’il se situe hors de nous ou en nous-mêmes. Penser lucidement suppose qu’il n’y ait pas de centre à partir duquel s’organise le fonctionnement de notre pensée. Cette question mérite, je crois, d’être creusée.

La plupart d’entre nous ont une ligne de pensée bien déterminée. Si vous êtes spécialisé, votre pensée suit certains sillons tout tracés ; si vous adhérez à une religion, à une structure idéologique donnée, cela conditionne votre pensée. C’est ainsi que nous perdons notre capacité de raisonnement. La raison suppose une certaine capacité à faire preuve de scepticisme, à douter, à ne pas être prêt à admettre tout ce qui émane des psychologues, des professeurs ou des livres sacrés. Il n’y a pas de livres sacrés : ce ne sont que des ouvrages imprimés, comme les autres livres, mais nous leur accordons de l’importance en raison de leur ancienneté. Il sont, nous dit-on, l’expression de saints ou d’un maître spirituel, c’est pourquoi nous attribuons à ces mots imprimés une énorme importance, ce qui revient à être assujetti au langage. Lorsque nous sommes sous l’emprise du langage, nous sommes incapables de raisonner convenablement, sainement. Il est tout à fait impossible de raisonner logiquement si l’on est au service d’une croyance ou d’une idéologie particulières, car si l’on se consacre ou s’identifie à l’une ou à l’autre, on tourne en rond dans le cercle fermé de cette idéologie ou de cette croyance : on ne pense pas de manière profonde, pleine et entière. Nous croyons que la pensée, la raison, c’est quelque chose d’intellectuel — et nous rejetons tout ce qui est d’ordre intellectuel, c’est dans l’air du temps ! Nous avons pourtant besoin de cette capacité à raisonner, qui suppose d’être capable de douter, de faire preuve d’esprit critique, d’être dégagé de toute autorité, y compris celle de l’orateur — surtout celle de l’orateur, qui s’exprime avec passion sur ces questions, ce qui peut éventuellement vous influencer. Ne soyez pas influençables, pensez de façon claire, lucide, autonome. Pour penser clairement, il faut n’avoir ni motif, ni objectif, ni orientation préalables. Si vous avez un motif, votre pensée passe sous son contrôle. Il en va de même si vous avez un objectif, un but, une orientation donnés : certes, vous pouvez penser de manière logique, raisonnable à certains égards, mais votre pensée fonctionne cependant dans un cadre conditionné et étriqué. Or, je l’ai déjà dit, l’orateur est sans importance. Ici, nous regardons en face ce que nous sommes, ce que sont nos activités, nos croyances, nos plaisirs, et l’ensemble du problème de l’existence, nous nous tendons un miroir. Le miroir est objectif : si c’est un miroir fiable, clair et limpide, il renvoie un reflet fidèle de votre visage. Nous sommes ici en train d’explorer ensemble, de plonger ensemble au cÏur des problèmes ordinaires de notre vie quotidienne. Si ce point n’est pas clairement, fermement établi, nous ne pouvons pas aller plus loin : cela reviendrait à bâtir une maison sur le sable. Nous nous interpellons nous-mêmes, nous nous posons la question de savoir si nous pensons de manière logique, raisonnable, et donc saine, ou si au contraire notre pensée est illusoire, et fondée sur des croyances, des idéaux, ou des expériences passées. Dans ce cas, nous ne pouvons rien découvrir de neuf.


Toutes nos activités se fondent sur la pensée. Que ce soit dans la construction d’un splendide édifice, dans la réalisation de formidables prouesses technologiques ou dans nos relations interpersonnelles, chacune de nos actions est ancrée dans la pensée. Et la pensée, quelles que soient les circonstances, est toujours limitée, car elle est issue du savoir, c’est-à-dire du passé. La pensée nous rend donc tributaires du temps. Les choses sont dites ici en toute clarté, en anglais ordinaire et courant, et non pas dans un jargon de circonstance. La pensée, donc, nous rend tributaires du temps, autrement dit du passé ; elle est le résultat, l’écho du savoir, des souvenirs emmagasinés dans la mémoire, stockés dans le cerveau. C’est une évidence. Pensez par vous-mêmes, constatez par vous-mêmes — et les choses deviennent très claires. Sans être des spécialistes du cerveau, nous sommes néanmoins capables de voir que le cerveau est un instrument très ancien, un très, très vieil outil, conditionné par l’enregistrement d’une succession de dangers, de plaisirs, de peurs, etc. La pensée, c’est donc le mouvement du temps, elle n’est autre qu’un processus de mesure : « Je vais devenir meilleur. Je crois être ceci, mais demain je vais me transformer, devenir autre. » Tout cela procède de la mesure. Les notions de plus et de moins, de profondeur et de hauteur, de vertical et d’horizontal, relèvent toutes de ce processus de mesure. Toute mesure implique une comparaison. Chacun d’entre nous ou presque se compare à autrui : on se compare toujours à quelque chose de plus grand — jamais aux plus dépourvus que nous, mais à ceux qui sont d’un rang supérieur, ou dotés d’un intellect supérieur. La pensée est limitée en toutes circonstances : c’est un processus visant à mesurer, elle n’est donc jamais libre.


Chacune de nos actions se fonde sur la mesure — c’est-à-dire le passé, le présent, le futur — d’où son caractère limité, et puisque toute action limitée est fatalement source d’un océan de souffrances, de conflits, d’épreuves, d’angoisses, de peurs, nous nous demandons s’il existe une action qui n’ait pas pour base la pensée. Peut-être cette question vous a-t-elle effleuré l’esprit, lorsque vous percevez le rôle de la pensée dans l’apparition de certains désordres, de certaines peurs – mais vous ne poussez pas très loin l’exploration. Existe-t-il un mouvement, un état d’esprit, dans lequel la pensée — en termes de mesure, en termes de temps — n’intervient pas dans et sur l’action ?


Il existe une action qui ne s’appuie pas sur la mémoire, sur le savoir, qui ne résulte pas de l’accomplissement d’un désir : c’est celle qui a lieu lorsqu’on comprend — de manière factuelle et non intellectuelle — la nature, la structure de l’ensemble du processus de la pensée. Certes, la pensée a son rôle a jouer : par exemple, quand on veut conduire une voiture, ou qu’on touche à la technologie, la pensée est nécessaire. Mais l’est-elle au sein des rapports humains ? La pensée est-elle à sa place dans notre relation à l’autre, homme ou femme, dans nos relations d’ordre intime ou non, etc. ? Ou bien est-elle alors déplacée ? Nous allons examiner ensemble cette question, et trouver la réponse, non pas au travers de spéculations, mais au regard des faits, de la réalité quotidienne.


Nous allons donc explorer la relation, le fait d’être relié à autruié La relation est-elle un processus d’identification ? Je pose ces questions pour vous, mais c’est à vous d’y répondre. Vous êtes tous liés à quelqu’un – sans relation, en effet, nul ne peut exister. La relation que vous entretenez avec votre femme, votre petite amie, ou petit ami, se fonde-t-elle sur la pensée ? Vous pouvez dire : « Non, elle n’est pas basée sur la pensée, mais sur l’amour. » C’est le mot le plus faux, le plus frelaté jamais utilisé, car ce terme insidieux d’ « amour » nous permet de fuir. Jamais nous n’affrontons la question de savoir ce qui est à la source de nos relations les uns avec les autres, intimes ou autres : est-ce la pensée ? Et si ce n’est la pensée, s’agit-il alors des sens ? Les sensations sexuelles, le sentiment, la sensation de partage, de compagnonnage, etc. — tout est basé sur la pensée. Les sens deviennent l’instrument de la pensée, qui s’identifie alors avec les sens.


C’est à vous qu’il revient de mener l’enquête, d’explorer, de chercher la réponse à ces interrogations. Il ne faut pas glisser dans un état de torpeur ou de rêve, car le fondement de toute votre existence, c’est la relation, qu’elle soit très étroite ou plus distante. L’essentiel est que vous écoutiez attentivement, avec toute la passion de la découverte. Ecoutez. Si vous voulez trouver la réponse, il n’y a pas de gourou, pas de système qui tienne : il faut rejeter tout cela pour pouvoir débusquer ce qui est à la base de votre relation. Si la base en est la pensée — ce que vous constaterez, pour peu que vous poussiez votre investigation — , la pensée étant limitée, votre relation à autrui l’est forcément aussi, or deux relations limitées engendrent le conflit. Dans toutes nos relations, nous sommes en conflit avec l’autre — mari ou femme, fille ou garçon.


De grâce, ne me condamnez pas à un monologue : nous sommes ensemble, et c’est ensemble que nous faisons sens. L’enjeu est votre propre existence. Nous essayons d’aller — non : nous allons ensemble à la découverte. « Essayer » cela ne sert à rien ; ce n’est qu’une expression d’indolence parmi d’autres. « J’essaie de faire de mon mieux » : cela ne veut rien dire du tout. Nous devons savoir s’il existe une relation qui ne soit pas fondée sur la pensée, celle-ci n’étant autre que le souvenir, la mémoire. Vous m’avez fait du mal, et je m’en souviens. Vous m’avez donné du plaisir — sexuel ou autre — et je m’en souviens. Vous m’avez blessé, vous m’avez porté aux nues, vous m’avez réconforté : tout cela est emmagasiné en moi sous forme de souvenirs : de là naît la pensée, et je dis que je suis lié à vous. Toutes ces constatations concernent la vie normale, la vie de tous les jours. Certes, la pensée a un rôle à jouer, y compris au sein de la relation, mais y a-t-il une relation effective d’où la pensée soit totalement absente ? C’est ce que nous allons découvrir. J’espère que la question est claire de part et de d’autre.


Dans la plupart des cas, la relation est synonyme de souffrance, d’angoisse, d’identification à l’autre, de querelles, de persécutions mesquines, de jalousie, de déplaisir. Telle est la routine ordinaire des faits quotidiens. Si nous en prenons conscience en toute lucidité, sans chercher à les fuir, on peut alors se demander s’il existe une relation à l’autre qui ne soit pas basée sur la pensée, sur la mémoire. Pour répondre à cette question, il faut examiner pourquoi le cerveau enregistre. Par exemple, vous avez eu, sous le coup de l’agacement, des mots malheureux envers votre petit garçon ou votre fille, votre mari ou votre femme, ou vous avez au contraire échangé des paroles gratifiantes. Toutes ces paroles sont enregistrées. Cet enregistrement fait partie du système d’auto-protection du cerveau, qui ne peut fonctionner que dans un contexte de sécurité absolue. Ce n’est que lorsqu’il ne se sent pas en sécurité qu’il agit de manière névrotique. Quand vous êtes dans cette situation, vous allez trouver un gourou, un prêtre ou un psychologue, dont vous faites votre autorité de référence. Et le cerveau dit : « Oui, là, nous sommes en terrain sûr. »


Soyez attentifs à mes propos. Nous cherchons à savoir si, dans vos relations les uns avec les autres, dans les activités de tous les jours, il est possible de n’enregistrer ni insulte ni flatterie — s’il est possible de ne rien enregistrer du tout. Cherchez et vous trouverez. Si l’on n’enregistre rien, la relation prend une toute autre tournure. Mais est-ce possible ? Cela a l’air d’une théorie merveilleuse, d’une idée extraordinaire, comme si l’on disait : « Bon sang, s’il était possible de vivre ainsi, tout serait si simple ! » Je vous en conjure, ne traduisez pas mes propos en termes d’idées abstraites, n’en faites pas une espèce de théorie visionnaire porteuse de bonheur et d’espoir. Les souvenirs d’ordre sexuel, les images évocatrices, et tout ce qui a trait au sexe et nous y incite, sont mémorisés, emmagasinés, ravivés par le cinéma, le film, l’image. Et c’est à partir de cet enregistrement que commence la pensée. Vous est-il possible, en tant qu’être humain, de découvrir par vos propres moyens pourquoi une blessure, ou un incident agréable s’enregistrent dans la mémoire ? Cette découverte n’est possible que si toute votre attention est mobilisée. La vraie relation est dans l’absence d’identification. Mais on considère la relation avec sa femme, sa petite amie, ou son mari comme allant de soi. On y est habitué, elle fait partie de soi ; on s’est habitué à tant de choses, alors, une de plus. Or, il n’est possible d’être attentif que si l’on ne s’identifie pas à l’autre, à son esprit. Etes-vous capable de ne pas vous identifier à l’autre, et par conséquent d’avoir toute latitude d’être attentif – il ne s’agit pas d’être d’abord attentif, pour être libre ensuite, mais de ne s’identifer à personne : c’est de là que naît l’attention.


Etes-vous capable, en tant qu’être humain, de cesser de vous identifier – que ce soit à un autre, à des idées, à un groupe, à une secte ou à un gourou ? Ce qui revient à être libre — et c’est de cette liberté que naît l’attention. Comment puis-je être attentif si je me suis identifié à vous ? Vous pouvez être extrêmement affectueux et bon ; je peux avoir besoin de votre bonté, parce que je me sens seul, désespéré — et c’est ainsi que je m’identifie à vous. Vous m’y encouragez, en disant : « Ce n’est rien, mon ami, tu vas t’en sortir très vite, ça va aller. » Vous m’apportez un réconfort, sexuel ou autre, voilà pourquoi je m’identifie à vous. Dès lors que l’on s’identifie à l’autre, on crée un clivage. C’est évident. Lorsqu’il y a clivage, il y a nécessairement conflit. Pouvez-vous déceler – non pas demain, mais en cet instant même, tandis que vous êtes assis là à m’écouter – si vous vous êtes déjà identifié à quelqu’un d’autre ? Elargissez le spectre de l’identification aux idées, aux croyances, aux dogmes, à Jésus, à Bouddha, à des idéologies, d’ordre national ou autre. Commencez par ce qui vous est le plus proche, pour élargir ensuite votre examen. Nous avons trop tendance à explorer large plutôt que de commencer par ce qui nous touche de près.


Etes-vous capable de déterminer si vous êtes concerné par cette identification à autrui ? Dès l’instant où vous dites « ma fille » ou « mon fils », vous êtes pris au piège. Des mots comme « ma femme », « mon mari » vous aliènent, car ce sont de véritables bombes émotionnelles. Vous vous laissez manipuler par les mots, alors que si vous échappez à l’identification, et par conséquent à l’influence du contenu émotionnel des mots, vous pouvez faire usage de ceux-ci de manière normale et saine — et non émotionnelle. Je me demande si vous saisissez bien ?


Vous vous demandez : « Que suis-je au juste ? » Vous êtes — cela va de soi — votre nom, votre forme, votre corps, votre organisme, votre visage, mais il s’agit là de votre nature biologique, physiologique. En dehors de cela, qu’êtes-vous au juste ? Sinon le résultat de toute cette structure, de tout ce processus de la pensée ? Ne dites pas : « Je suis l’être suprême. » Une telle déclaration procède du processus de la pensée. De même, si vous dites : « Sous la fange des apparences, la divinité est en moi » cela procède encore de la pensée. Mis à part votre visage, vos cheveux bouclés – bruns, noirs ou violets, peu importe – qu’êtes-vous au juste ? Dépouillez-vous des mots, mettez-vous à nu. N’êtes-vous pas le résultat logique de mots tels que : « Je suis britannique », « Je suis russe », « Je suis catholique » , « Je suis disciple de ce gourou » ? N’est-il pas vrai que vous êtes le résultat de la pensée ? Et, nous l’avons dit, la pensée est limitée. Ce que vous êtes est donc très limité. Cette entité limitée déclare : « Je suis ceci », « Je suis cela, » « J’ai des millions de dollars », « J’ai une belle vie », ou « Je mène une existence affreuse » – tout cela reste cependant circonscrit aux limites étroites de la pensée. Les hindous inventèrent jadis cette fameuse notion qu’il nommèrent l’Atman — l’être suprême, l’absolu. Là encore, cet absolu n’est autre que le fruit de la pensée. Mais les hommes sont si crédules, si peu doués de raison, si enclins à vivre dans l’illusion et le faux-semblant qu’ils adhèrent à toutes ces notions.


Qu’en est-il de vous, une fois dépouillé de vos conclusions, de vos mots, de votre expérience ? Vous n’êtes rien. Vous êtes vide. Et, consciemment ou inconsciemment, ce sentiment de n’être rien vous fait peur : vous commencez alors à vous identifier à quelqu’un, à quelque chose, et vous croyez pouvoir combler ce vide, l’emplir d’une multitude d’idées, de relations, de connaissances, etc.


Réfléchissons un instant. Est-ce que la pensée — l’esprit — est capable d’observer ce vide, sans s’en écarter ? Comprenez-vous ma question ? C’est un autre domaine, différent, qu’il nous incombe ici d’aborder et de comprendre. En général, la tradition et le conditionnement nous incitent à l’action : il faut être actif, il faut faire quelque chose. Nous sommes habitués à ce qu’on appelle l’action « positive ». Tout ce qui ne relève pas de l’action positive est étiqueté « action négative ». Notre cerveau, notre esprit, nos habitudes obéissent à cette notion d’action positive, qui nous pousse à agir, à faire quelque chose. J’ai peur : je dois maîtriser ma peur. Je suis avide : j’agis dans le but de satisfaire ou de contrôler mon avidité. La plupart d’entre nous sont donc rodés à agir – attitude que l’on qualifie « positive » — et cette action « positive » englobe aussi la réaction opposée qui consiste à rester passif, à plonger dans la torpeur devant les faits, à les camoufler ou à les fuir.


Ce que nous suggérons – n’acquiescez surtout pas, mais examinez la suggestion – c’est qu’il existe un autre type d’action : une non-action, sans aucun lien avec l’action « positive ». La non-action, n’est pas l’opposé de l’action. L’action, étant fondée sur la pensée, reste très limitée, alors que la non-action, étrangère à tout lien avec un contraire, est d’un ordre tout à fait différent.


Si vous avez écouté attentivement, vous m’aurez entendu mentionner que l’identification à autrui engendrait un clivage entre vous et l’autre, car elle a pour origine votre propre vacuité, votre solitude, votre désir de fuir face à vous-même. Mais dans cette fuite, votre solitude demeure. Vous avez beau vous identifier à un autre, la solitude est là. D’où le clivage, les querelles, le divorce entre vous et l’autre ; il s’ensuit d’interminables conflits dans la relation. Etes-vous capable d’observer ce processus d’identification, d’en cerner les causes, tout en vous abstenant de toute action « positive », de toute intervention ?


Je vais approfondir la question, si vous permettez. Si votre écoute a été très attentive, vous aurez pris conscience de ce phénomène d’identification. Il vous concerne : c’est un fait. Le fait est que vous vous identifiez parce que vous avez peur, que vous vous sentez seul, vide, angoissé. Ce fait, pouvez-vous l’observer, mais sans intervenir ? Pouvez-vous le regarder, simplement, comme on contemple la majesté des montagnes, comme on suit du regard la course des eaux vives ? Ne rien faire d’autre qu’observer. Si vous observez ainsi, vous êtes dans la non-action — et ce qui fait l’objet de votre observation en est profondément modifié. En revanche, lorsqu’on veut intervenir, agir « positivement », on se distancie de ce qu’on observe — de là naît le conflit.


Abordons maintenant un autre point. Nous éprouvons tous une certaine forme de peur — en tous cas la peur concerne la plupart d’entre nous. Notre vie est si menacée. Nul n’est certain d’avoir les ressources suffisantes pour vivre, il y a aussi l’incertitude liée à la guerre, aux pressions qui s’exercent partout dans le monde. Sur le plan politique, la force des superpuissances, la portée éventuelle que tout cela peut avoir nous remplissent d’angoisse et d’appréhension. Cela veut dire que nous avons peur. On redoute de perdre son emploi, de tomber malade : dans chaque cas la peur est présente. Sur le plan psychologique, intérieur, il y a la peur de la solitude, la peur de l’échec, la peur de ne pas être aimé — quel que soit le sens d’une telle notion -, ou même la peur du noir. La peur et ses nombreuses ramifications. Mais si l’on n’a pas peur, plus besoin de gourou, d’autorité de référence, de quête : on est alors un merveilleux spécimen d’humanité.


Nous allons donc chercher à savoir — mais tous ensemble, et pas à moi seul — s’il est possible d’être exempt de toute peur, tant physique que psychologique. Car rien n’est plus abominable que de vivre sous l’emprise de la peur : c’est vivre dans les ténèbres, avec un sentiment d’étroitesse, d’isolement ; n’étant pas capable de résoudre le problème, on se met à l’écart, et ce repli sur soi donne lieu à une peur accrue et à toutes sortes d’agissements névrotiques, de malaises physiques, de réactions d’ordre psychosomatique. Si votre motivation est réelle, il vous faut donc absolument approfondir cette question, et découvrir par vos propres moyens s’il est possible d’en finir avec la peur.


Puis-je me permettre une question : êtes-vous conscient de votre propre peur ? Il ne s’agit pas ici d’une thérapie de groupe, comprenez-le bien, chacun d’entre nous s’interroge à titre personnel — ce n’est pas une interrogation collective. Je vous pose donc la question : avez-vous conscience de votre peur ? Si oui, voyez-vous quelles en sont les conséquences : fuite en avant, tentatives de rationaliser la peur, de l’étouffer, de l’éluder ? Et l’identification prend de plus en plus d’ampleur. Quelles sont les racines de la peur ? La question ne concerne pas la peur d’une chose qu’on appréhende, ni la peur consécutive à un événement, ni la peur des agissements éventuels de quelqu’un, mais la source même de la peur. Avez-vous envie de le découvrir, ou attendez-vous qu’on vous donne la réponse ? Je peux vous la donner, mais vous allez tout de suite dire : « Oui,c’est la vérité », et vous adhérerez à cette « vérité », devenue entre-temps une notion abstraite — vous aurez dès lors perdu contact avec le fait authentique. Cette question, c’est donc à vous de la poser par vos propres moyens. Quelles sont les racines de cet immense sentiment de peur, dans nos relations, dans nos activités, dans notre travail, cette peur de l’avenir, et tout ce que que cela implique ? Lorsque vous posez cette question, est-ce dans l’intention de trancher net ces racines de la peur, ou la question n’est-elle que d’ordre intellectuel ? Je me demande si vous saisissez ? Bon, je vais expliquer.


Je veux savoir pourquoi j’ai peur. Je peux déceler les diverses causes de ma peur, c’est relativement simple. Par exemple, j’ai peur parce que j’ai fait quelque chose que je n’aurais pas dû faire, et vous pourriez vous en apercevoir. J’ai peur de perdre mon emploi, j’aimerais un meilleure poste, etc. Ou je tiens beaucoup à ma femme, j’ai à tout instant l’impression qu’elle pourrait me quitter et cette perspective m’effraie. Vous suivez — vous voyez tout cet engrenage de la peur ? Mais suis-je réellement au contact direct de la peur, ou ne suis-je en contact qu’avec l’idée de la peur ? Suis-je face à l’idée, ou à la réalité de la peur ?


Je peux également procéder à l’examen, à l’analyse des causes. Je peux analyser les causes et les conséquences, mais l’analyse ne résout pas le problème — cela, vous ne pouvez l’ignorer — car celui qui analyse se croit distinct de l’objet analysé. Ces propos sur l’analyseur et l’analysé vous sont peut-être déjà familiers, mais ne vous laissez pas gagner par l’ennui, et ne souriez pas non plus en disant : « Ah, il recommence avec ses vieux poncifs ! » Il est capital que vous compreniez ces choses-là. Si vous les comprenez, si vous en percevez l’authenticité, alors vous agirez vraiment. Nous ne sommes pas ici en train d’analyser, mais d’observer. L’analyse et l’observation diffèrent du tout au tout. L’observation suppose que l’on regarde sans qu’il y ait d’observateur. Alors que si l’on analyse les causes, les raisons, et que l’on poursuit indéfiniment l’analyse, cela suppose que l’analyseur s’estime distinct de l’analysé. Et cela implique le temps, un processus d’analyse qui n’en finit pas, et à la fin de sa vie, on est toujours en train d’analyser, sans avoir donné jour à une mutation fondamentale. En revanche, si l’on observe — si l’on ne fait qu’observer, sans rien analyser, si l’on regarde simplement — on est alors dans l’action négative. L’action positive consiste à regarder les faits, les analyser et vouloir agir sur eux, alors que l’action négative, radicalement différente de l’action positive, ne consiste qu’à observer. Cette observation nous dévoile toute l’histoire de l’objet observé, mais en outre, l’observation en soi déclenche un processus de changement au sein même de ce que l’on observe. Saisissez bien cela. Lorsque vous observez une chose sans le moindre mouvement de la pensée, sans le moindre geste visant à modifier ou transcender cette chose, mais que vous portez simplement sur elle un regard attentif, sans orientation ni mobile particuliers, alors l’objet de cette observation en est profondément modifié. Point final. Cela, êtes-vous en train de le faire en cet instant même ? Ou vous contentez-vous d’acquiescer ? Etes-vous capable d’observer votre peur de cette façon-là ? Pour ce faire, aucune pratique n’est requise, contrairement à ce qu’affirment vos théories favorites. Si vous êtes vraiment décidé à vous libérer de la peur, il faut observer. Pas de manière superficielle, intellectuelle, mais avec de la passion dans le regard.


Pouvez-vous donc observer la peur et ses racines, sans rien analyser ? Quelle est l’origine de la peur, de toute peur ? Qu’en pensez-vous ? La source de toute peur n’est-elle pas le temps ? Le temps qui nous fait dire : « Et si je tombais malade » ; « Et si je perdais mon travail » ; « Il se pourrait que mes mauvaises actions soient dévoilées au grand jour » ; « J’ai peur de la mort, qui m’attend là-bas. » ; « Ma femme pourrait se mettre en colère. » « Et il se pourrait que… » : observez simplement la situation. Je ne vous demande pas de vous aligner sur mes positions, mais d’observer les choses. Il faut d’abord raisonner, de manière logique, sans a priori personnel, et donc regarder les choses en face. La peur n’est-elle pas le mouvement du temps ? Tout mouvement implique le temps : pour aller d’ici à là-bas, du passé au présent, du présent au futur, il y a tout un mouvement qu’on appelle le temps. Ce mouvement du temps, n’est-ce pas la pensée ? Il se pourrait que je perde mon travail, ou que ma femme se mette en colère ou découvre que j’ai posé les yeux sur une autre femme, etc. : cela, c’est ce que je pense. Pouvez-vous observer le mouvement du temps, autrement dit le processus de la pensée, qui n’est autre que la racine même de la peur, l’observer sans chercher à agir sur lui ?


Le faites-vous en ce moment même ? L’observation suppose l’absence d’observateur — donc de celui qui incarne le passé, qui a des théories, des conclusions toutes faites, des espoirs, des craintes, des orientations. Pour regarder sans qu’il y ait d’observateur, nul besoin d’un entraînement : il faut simplement observer sans rien attendre en retour. Vous verrez alors, si vous regardez de cette façon-là, que les racines de la peur se mettent à changer du tout au tout. Quand l’observation est attentive, vivace, passionnée, les racines de la peur commencent à se dissoudre : c’est l’effet de la non-action, de la négation.


Avez-vous quelque peu saisi tout ce que nous évoquons ici ? En effet, tout cela fait partie de la méditation. La méditation authentique ne consiste pas à répéter des mots, en restant immobile dans la position du lotus vingt minutes le matin et vingt minutes le soir — entre autres pratiques absurdes. Comment l’esprit pourrait-il méditer, s’il est habité par toutes sortes de peurs, ou s’il est attaché à quelque chose ? Comprendre la peur, comprendre ce que c’est que de s’en affranchir — tout cela fait partie de la méditation. Cette méditation est étroitement, indissolublement liée à la vie quotidienne.


Extrait de la quatrième causerie publique à Saanen, le 16 juillet 1978.


Traduction en français extraite du bulletin n°79 de l’ACK (2ème bulletin 2000, ed. 2001).




lundi 16 juin 2014

Madras, première causerie.

Madras, Inde


1ère Causerie


le 6 décembre 1936

Dans ce monde de conflits et de souffrances, seule une vraie compréhension peut instaurer un ordre intelligent et un bonheur durable. Pour éveiller une pensée intelligente il faut un effort bien orienté de chaque individu, un effort qui n’est pas suscité par des réactions personnelles et des fantaisies, par des croyances et des idéals. Seule une telle pensée peut créer une bonne organisation de la vie et des relations vraies entre l’individu et la société. Je vais essayer de vous aider, en tant qu’individus, à penser directement et simplement, mais il vous faut un désir intense de comprendre. Vous devez vous libérer du préjugé de loyauté envers des croyances et des dogmes particuliers, et aussi des préjugés qui conforment votre conduite habituelle à des traditions d’irréflexion. Vous devez avoir le désir ardent de l’expérience et de l’action, car seule l’action peut vous montrer que l’autorité, les croyances, les idéals, sont des entraves nettes à l’intelligence, à l’amour.

Mais je crains que la plupart d’entre vous viennent simplement par habitude écouter ces causeries. Ceci n’est pas un meeting politique ni ai-je le désir de vous inciter à quelque action économique, sociale ou religieuse. Je ne veux pas de disciples, et ne cherche pas à me faire adorer. Je ne veux pas devenir un chef, ni créer une nouvelle idéologie. Je désire seulement que nous essayions de penser ensemble clairement, sainement, intelligemment ; et du développement de cette pensée véritable l’action découlera inévitablement ; la pensée ne doit pas être séparée de l’action.

La vraie compréhension de la vie ne peut pas se faire jour si, sous une forme quelconque, existent la peur, la coercition. La compréhension créatrice de la vie est entravée lorsque la pensée et l’action sont constamment arrêtées par l’autorité, l’autorité de la discipline, de la récompense et du châtiment. Par l’action créatrice, qui est directe, vous verrez que la cruelle recherche de sécurité individuelle doit inévitablement conduire à l’exploitation et à la souffrance. Ce n’est que par une pensée-action dynamique que peut se produire cette complète révolution intérieure avec ses possibilités de vrais rapports humains entre l’individu et la société.

Quelle est donc notre réponse individuelle au problème complexe de la vie actuelle? Abordons-nous la vie avec le point de vue particulier de la religion, de la science, de l’économie? Nous accrochons-nous, sans réfléchir, à une tradition ancienne ou nouvelle? Est-ce que cette chose prodigieusement complexe et subtile qu’est la vie peut être comprise en la divisant en différentes parties, politiques, sociales, religieuses, scientifiques, en attachant toute l’importance à l’une de ces parties et en négligeant les autres?

C’est la mode aujourd’hui de dire: solutionnez d’abord le problème économique, et tous les autres problèmes seront résolus. Si nous considérons la vie comme un simple processus économique, vivre devient une chose mécanique, superficielle, destructrice. Comment pouvons-nous saisir le processus psychologique de la vie, subtil et inconnu, en disant que nous devons d abord résoudre le problème du pain? La simple répétition de formules n’exige pas beaucoup de pensée.

Je ne veux pas dire que le pain n’est pas un problème ; c’est un problème immense. Mais en n’insistant que sur cela, en en faisant notre principale préoccupation, nous abordons la complexité de la vie avec un esprit étroit, et ne faisons donc que compliquer le problème.

Si nous sommes religieux, c’est-à-dire si nos esprits sont conditionnés par des croyances et des dogmes, nous ne faisons qu’ajouter à la complexité de la vie. Nous devons considérer la vie avec une intelligence profonde, et pourtant la plupart d’entre nous essayent de résoudre les problèmes de la vie avec des esprits conditionnés, chargés de traditions. Si vous êtes un Hindou, vous cherchez à comprendre la vie à travers les croyances, les traditions, les préjugés particuliers à l’Hindouisme. Si vous êtes un Bouddhiste, un socialiste ou un athée, vous essayez de comprendre la vie à travers votre foi spéciale. Un esprit conditionné, limité, ne peut pas comprendre le mouvement de la vie.

Je vous prie de ne pas venir chercher chez moi une panacée, un système ou un mode de conduite ; car je considère les systèmes, les modes de conduite, les panacées comme des entraves à l’intelligente compréhension de la vie.

Pour comprendre la complexité de la vie, l’esprit doit être extrêmement souple et simple. La simplicité de l’esprit n’est pas le vide d’une négation, d’un renoncement ou d’une acceptation ; c’est la plénitude de la compréhension. C’est la perception directe d’une pensée intégrale, non entravée par les préjugés, par la peur, par la tradition ou l’autorité. Libérer l’esprit de ces limitations est ardu. Faites-en l’expérience sur vous-mêmes et vous verrez combien il est difficile d’avoir une pensée intégrale, non conditionnée par les provocations de la mémoire, avec son autorité et sa discipline. Et pourtant ce n’est qu’avec une telle pensée que nous pouvons comprendre la signification de la vie.

Je vous prie de voir combien il est important d’avoir un esprit flexible, un esprit instruit des complications de la peur et de ses illusions et qui en est entièrement libre, d’un esprit non dominé par les influences de son milieu. Avant que nous ne puissions comprendre la pleine signification de la vie, ses processus vitaux, nous devons libérer notre pensée de la peur ; et pour éveiller cette pensée créatrice nous devons devenir conscients de ce qui est complexe, de ce qui est actuel.

Qu’est-ce que je veux dire par « être conscient »? Ce n’est pas seulement percevoir objectivement les complexités interdépendantes de la vie, mais aussi réaliser complètement les processus psychologiques cachés et subtils d’où surgissent la confusion, la joie, les luttes, la souffrance. La plupart d’entre nous croient être conscients des complexités objectives de la vie. Nous sommes conscients de notre travail, de nos patrons, de nous-mêmes en tant qu’employeurs ou employés. Nous sommes conscients de frictions dans nos rapports avec les autres. Cette simple perception de la complexité objective de la vie n’est pas, pour moi, la pleine conscience. Nous ne devenons pleinement conscients que lorsque nous relions profondément la complexité psychologique à la complexité objective. Lorsque nous sommes capable de relier, par l’action, le caché et le connu, nous commençons à être conscients.

Avant que nous ne puissions éveiller en nous-mêmes cette pleine conscience qui, seule, peut engendrer une vraie expression créatrice, nous devons prendre conscience de l’actuel, c’est-à-dire des préjugés, des peurs, des tendances, des besoins, et de leurs nombreuses illusions et expressions. Lorsque nous sommes ainsi conscients, nous voyons le rapport entre l’actuel et nos désirs que limite et conditionne notre pensée-émotion avec ses réactions, ses désirs, ses espoirs, ses évasions. Lorsque nous sommes conscients de l’actuel, il y a l’immédiate perception de ce qui est faux. Cette perception du faux est la vérité. Alors il n’y a pas le problème du choix, du bien et du mal, du faux et du vrai, de l’essentiel et du non essentiel- En percevant ce qui est, le faux et le vrai deviennent apparents, sans le conflit du choix.

Vous croyez, maintenant, pouvoir choisir entre le faux et le vrai. Ce choix est basé sur des préjugés ; il est suscité par des idéals préconçus, par la tradition et l’espoir, de sorte que le choix n’est qu’une modification de l’erreur. Mais si vous êtes capable de percevoir l’actuel sans aucun désir d’identification, dans cette perception même du faux est le commencement du vrai. C’est cela l’intelligence ; elle n’est pas basée sur des préjugés, des traditions, des besoins ; elle seule peut dissoudre l’essence subtile de tous les problèmes, spontanément, richement, sans la contrainte de la peur.

Essayons de découvrir, si nous le pouvons, ce qu’est l’actuel, sans interprétations, sans identifications. Lorsque je parle de vos croyances et de vos théories, de vos cultes, de vos Dieux, de vos idéals et de vos chefs, lorsque je parle de la maladie du nationalisme et des systèmes qui comportent des « gourous » et des maîtres, ne projetez pas de réactions défensives. Tout ce que j’essaye de faire c’est montrer ce que je considère la cause des conflits et de la souffrance.

L’action qui résulte d’une pensée intégrale, sans identifications ni interprétations, éveillera l’intelligence créatrice. Si vous êtes profondément observateurs, vous commencerez à voir ce qui est vrai ; alors vous éveillerez l’intelligence, sans le continuel conflit du choix. Le comportement qui se conforme à un modèle est imitatif et non créateur. L’action intelligente n’est pas de l’imitation. Une pensée conditionnée s’ajuste toujours à des modèles, parce qu’elle a peur de savoir ce qu’elle est. Si vous discernez l’actuel dans toute sa clarté, tel qu’il est, sans interprétation ni identification, à l’instant même de la perception il y a l’aurore d’une nouvelle intelligence. Seule cette intelligence peut résoudre les problèmes de la vie, si formidablement compliqués et douloureux.

Quel est le tableau de nous-mêmes et du monde? La division entre nous-mêmes et le monde semble être l’actuel, bien qu’une telle division disparaisse lorsque nous examinons profondément l’individu et la masse. L’actuel est le conflit entre l’individu et la masse, mais l’individu est la masse, et la masse est l’individu. L’individualité et la masse cessent lorsque disparaissent les caractéristiques de l’individu et de la masse. La masse est, dans l’individu, l’ignorance, le désir, la peur. Toutes les régions inexplorées de la conscience, les états mi-éveillés de l’individu, forment la masse. Ce n’est que lorsque l’individu et la masse cessent d’exister en tant que forces en conflit qu’il peut exister une intelligence créatrice. C’est cette division de la masse et de l’individu, qui n’est qu’une illusion, qui crée la confusion et la misère. Vous n’êtes pas un individu complet, ni êtes-vous complètement la masse ; vous êtes à la fois l’individu et la masse.

Dans l’esprit de la plupart des personnes existe cette malheureuse division, l’individu et la masse. Certains pensent qu’en organisant la masse on instaurera la liberté et l’expression créatrice individuelles. Si vous songez à organiser la masse en vue d’aider à libérer les facultés créatrices de l’individu, une telle organisation deviendra un moyen subtil d’exploitation.

Il y a deux formes d’exploitation, l’évidente et la subtile. L’évidente est devenue habituelle, nous la connaissons et passons outre, mais il faut une profonde perception pour reconnaître les formes subtiles d’exploitation. La classe qui possède les richesses exploite la masse. Le petit nombre qui contrôle l’industrie exploite le grand nombre qui travaille. La richesse concentrée dans les mains du petit nombre crée les distinctions et les divisions sociales ; et par ces divisions nous avons le nationalisme économique et sentimental, la constante menace de guerre avec toutes ses terreurs et ses cruautés, la division des peuples en races et nations avec leur lutte féroce pour se suffire chacune à elle-même, les systèmes hiérarchiques d’astuces et de privilèges gradués.

Tout ceci est évident, et comme c’est évident, vous vous y êtes habitués.

Vous dites que le nationalisme est inévitable, c’est ce qu’affirme chaque nation en préparant la guerre et le massacre. En tant qu’individus vous poussez à la guerre inconsciemment en exagérant vos caractéristiques nationales particulières. Le nationalisme est une maladie, que ce soit dans ce pays, en Europe ou en Amérique. L’individu qui se retranche des autres, ou la recherche nationale d’une sécurité, ne font qu’intensifier le conflit et la souffrance humaines.

La forme subtile d’exploitation n’est pas facilement perçue, car elle est le processus intime de notre existence individuelle. Elle est le résultat de la recherche d’une certitude, d’un confort dans le présent et dans l’au-delà. Cette recherche que nous appelons la recherche de la vérité, de Dieu, a conduit à la création de systèmes d’exploitation que nous appelons croyances, idéals, dogmes, et à leur perpétuation par des prêtres, des « gourous », des guides spirituels. Parce que vous, en tant qu’individus, êtes dans la confusion et le doute, vous espérez qu’un autre vous apportera l’illumination. Vous espérez surmonter la souffrance et la confusion en suivant un autre, en suivant un système de discipline ou quelque idéal. Cette tentative de surmonter la misère et la douleur en vous soumettant à un autre, en réglant votre conduite selon un modèle standardisé, n’est qu’une fuite hors de l’actuel. Ainsi, dans votre recherche d’une évasion hors de l’actuel, vous allez chez un autre pour vous faire enrichir et réconforter, et vous engendrez de ce fait le processus de l’exploitation subtile. La religion, telle qu’elle est, vit de la peur et de l’exploitation.

Combien d’entre vous sont conscients du fait qu’ils cherchent la sécurité, qu’ils cherchent à fuir la peur, la confusion et la souffrance qui ne cessent de le ronger? Le désir d’une sécurité, d’une certitude psychologique, a encouragé une forme subtile d’exploitation, par la discipline, la contrainte, l’autorité, la tradition.

Donc il vous faut discerner par vous-mêmes le processus de votre propre pensée-action, faite d’ignorance et de peur, qui engendre une cruelle exploitation, la confusion et la souffrance. Où existe la compréhension de l’actuel, sans la lutte du choix, il y a l’amour, l’extase de la vérité.




lundi 26 mai 2014

L’amour ne comporte ni devoir ni responsabilité

L’amour ne comporte ni devoir ni responsabilité


L’amour a-t-il des responsabilités et des devoirs, et se sert-il de ces mots ? Lorsqu’on agit par devoir, y a-t-il de l’amour ? La notion de devoir ne l’exclut-elle pas ? La structure du devoir emprisonne l’homme et le détruit. Tant qu’on s’oblige à agir par devoir, on n’aime pas ce que l’on fait. L’amour ne comporte ni devoir ni responsabilité.


La plupart des parents se sentent, malheureusement, responsables de leurs enfants, et ce sens de responsabilité les pousse à leur dire ce qu’ils doivent faire, ce qu’ils ne doivent pas faire, ce qu’ils doivent devenir. Les parents veulent que leurs enfants aient une situation sûre dans la société. Ce qu’ils appellent responsabilité fait partie de cette respectabilité pour laquelle ils ont un culte, et il me semble que là où est cette respectabilité il n’y a pas d’amour. Ils n’aspirent, en fait, qu’à devenir de parfaits bourgeois. Lorsqu’ils éduquent leurs enfants en vue de les adapter à la société, ils perpétuent les conflits, les guerres, la brutalité. Est-ce cela que vous appelez protection et amour ?


J. Krishnamurti Se libérer du connu Chapitre 10 (p. 83)




lundi 5 mai 2014

Se contenter d’être bon envers les autres, d’être sensible, poli, plein d’égards, attentif, affectueux, cela manque de profondeur et de vitalité.

« I : Pourrions-nous parler de la sensibilité et de la considération envers les autres ?


K : L’homme a toujours tendu vers quelque chose de saint, de sacré.


Se contenter d’être bon envers les autres, d’être sensible, poli, plein d’égards, attentif, affectueux, cela manque de profondeur et de vitalité. A moins de découvrir dans votre vie quelque chose de véritablement sacré, profond, merveilleusement beau, qui est la source de toute chose, la vie reste très superficielle. Vous avez beau faire un mariage heureux, avec des enfants, une maison, de l’argent, vous pouvez être intelligent et célèbre, s’il vous manque ce parfum, tout n’est qu’une ombre, sans aucune substance.


Voyant ce qui se passe dans le monde, allez-vous, dans votre vie quotidienne, découvrir quelque chose qui soit réellement vrai, réellement beau, sain et sacré ? Si vous avez cela, alors la politesse a un sens, alors la considération a un sens, une profondeur, alors quoi que vous fassiez, ce parfum vous accompagnera toujours. Comment allez-vous procéder ? Votre éducation ne consiste pas seulement à apprendre les mathématiques, mais à découvrir aussi cela.


Pour voir les choses de façon très distincte, même cet arbre par exemple, votre esprit doit faire silence, n’est-ce pas ? Pour voir cette image, je dois la regarder, mais si mon esprit bavarde, et dit : « J’aimerais bien être dehors », ou bien : « Je voudrais bien avoir un pantalon mieux que ça », si mon esprit vagabonde, jamais je ne pourrai voir distinctement cette image.


Pour voir une chose très distinctement, mon esprit doit être tout à fait tranquille. Voyez-en d’abord la logique.


Pour observer les oiseaux, pour observer les nuages, les arbres, l’esprit doit être extraordinairement immobile et silencieux.


Il existe au Japon et en Inde divers systèmes permettant de contrôler l’esprit pour qu’il atteigne l’immobilité absolue. L’idée étant qu’ayant atteint ce silence, cette immobilité, vous faites alors l’expérience de quelque chose d’incommensurable. On dit que la première condition, c’est le silence et l’immobilité de l’esprit : il faut donc le contrôler, l’empêcher de vagabonder, et une fois atteinte cette impassibilité de l’esprit, la vie est extraordinaire.


Or, lorsque vous contrôlez, ou que vous forcez votre esprit, vous le déformez, n’est-ce pas ? Si je me force à être bon, ce n’est pas de la bonté. Si je me force à être extrêmement poli envers vous, ce n’est pas de la politesse. Donc, si je force mon esprit à se concentrer sur cette image, il y a tension, effort, douleur, contrainte. Cet esprit-là n’est donc pas un esprit tranquille.


Est-ce que vous voyez ?


Nous devons donc nous demander s’il existe un moyen de parvenir à ce silence, cette immobilité de l’esprit, mais sans distorsion, sans effort, sans qu’on se dise : « Il faut que je le contrôle ! »


Bien sûr qu’il existe un moyen.


Il y a une tranquillité, une immobilité, un silence sans effort. Cela suppose de comprendre ce qu’est l’effort. Et lorsque vous comprenez ce qu’est l’effort, le contrôle, la contrainte – que vous le comprenez non seulement de manière verbale, mais que vous envoyez la vérité – cette perception même apporte à l’esprit ce silence, cette immobilité.


Bulletin n°66 – 1994 – Entretien entre Krishnamurti et des élèves et enseignants à Brockwood Park

Brockwood Park, Hampshire, Angleterre Le 9 septembre 1970




jeudi 1 mai 2014

La sincérité !

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La sincérité ne peut jamais être simple.


Il n’arrêtait pas de parler de Dieu, de ses prières du matin et du soir, de ses jeûnes, de ses voeux, de ses désirs brûlants. Il s’exprimait d’une façon claire et précise, et il trouvait toujours le mot juste, sans hésitation ; il avait l’esprit bien entraîné, et il devait cela à sa profession. C’était un homme vif et aux yeux brillants, encore qu’il y eût dans son attitude quelque chose de guindé. Tout son corps trahissait une obstination et un manque de souplesse. Il était manifestement doué d’une volonté puissante et, bien que le sourire lui montât aisément aux lèvres, il était toujours sur le qui-vive, et toujours prêt à se dominer. Il menait une existence très régulière et s’il changeait parfois ses habitudes, c’était par un décret de sa volonté. Sans la volonté, disait-il, il ne peut y avoir de vertu ; la volonté était absolument nécessaire pour triompher du mal. La lutte entre le bien et le mal ne cessait jamais, et seule la volonté pouvait faire échec au mal. Il y avait en lui une certaine tendresse aussi, et il regardait souvent la pelouse et les fleurs en souriant, d’un air heureux ; mais il ne laissait jamais son esprit errer hors des limites que lui avait imposées sa volonté. Bien qu’il évitât soigneusement tout écart de langage, toute manifestation de colère ou d’impatience, sa volonté le rendait parfois étrangement violent. Si la beauté ne dérangeait pas l’ordre de ses pensées, il l’acceptait volontiers ; mais on sentait chez lui la peur de la sensualité, dont il essayait de contenir la douleur. C’était un homme instruit et de manières courtoises, et sa volonté le suivait comme son ombre.


La sincérité ne peut jamais être simple ; la sincérité est le terrain d’élection de la volonté, et la volonté ne peut pas dévoiler le mécanisme du moi. La connaissance de soi n’est pas le produit de la volonté ; la connaissance de soi se fait jour à travers la lucidité des réponses immédiates au mouvement de la vie. La volonté exclut ces réponses spontanées qui seules révèlent la structure du moi. La volonté est l’essence même du désir ; et la volonté devient un obstacle à la compréhension du désir. La volonté sous toutes ses formes, qu’elle soit tournée vers les cimes de l’esprit ou vers les racines les plus profondes du désir, ne peut jamais être passive ; et ce n’est que dans la passivité, dans le silence vigilant, que la vérité peut être. C’est toujours entre les désirs qu’il y a conflit, à quelque niveau que se situent les désirs. Opposer un désir aux autres désirs ne fait qu’engendrer une résistance ultérieure, et cette résistance est la volonté. La compréhension ne peut pas venir d’une résistance. Ce qui est important, c’est de comprendre le désir, et non d’étouffer un désir par un autre.


J. Krishnamurti Commentaires sur la vie Tome 1, Chapitre 34

La sincérité




dimanche 20 avril 2014

Cette formidable peur de la solitude

Très peu réussissent à transcender cette formidable peur de la solitude ; pourtant il le faut car le véritable trésor se trouve au-delà.


La solitude savez-vous ce que c’est ?


Pour certains d’entre vous, le terme n’est peut-être pas très familier, mais le sentiment, lui, vous le connaissez très bien. Essayez d’aller vous promener seuls, ou de rester sans rien à lire, sans personne à qui parler, et vous verrez comme l’ennui vient vite. C’est un sentiment qui vous est familier, mais vous ne savez pas pourquoi vous vous ennuyez, vous n’avez jamais cherché à le savoir. Si vous explorez un peu la question, vous verrez que la cause de l’ennui n’est autre que la solitude.


C’est pour échapper à la solitude que nous voulons être ensemble, être divertis, avoir des distractions en tout genre : gourous, cérémonies religieuses, prières, ou le dernier roman paru.


Etant intérieurement seuls, nous devenons de simples spectateurs de la vie ; et nous ne pouvons devenir acteurs que si nous comprenons la solitude, et la dépassons.


En définitive, la plupart des gens se marient et sont en quête d’autres relations sociales parce qu’ils ne savent pas vivre seuls. Non qu’il faille obligatoirement vivre seul ; mais si vous vous mariez parce que vous voulez être aimés, ou si vous vous ennuyez, et que votre travail est pour vous un moyen de vous oublier, vous vous apercevez alors que toute votre vie n’est qu’une quête de distractions sans fin. Très peu réussissent à transcender cette formidable peur de la solitude ; pourtant il le faut car le véritable trésor se trouve au-delà.


Le sens du bonheur- Points Sagesses – p.244